L’honneur de l’Algérie

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L’honneur de l’Algérie Al-Moharrer N°19

L’Algérie, l’attachement à ce pays, à son peuple, et, à son Histoire, a été totale et incontestable. La tourmente qui l’emporte devient de ce fait d’autant plus insupportable que nombreux savent gré à ce pays d’avoir peuplé les rêves d’une part de la jeunesse du Monde, en initiant, au paroxysme de la guerre froide, une décennie prodigieuse de la diplomatie multilatérale (1970-1980), au bénéfice du Tiers-monde.

Pour critiquable et critiquée qu’elle puisse être aujourd’hui, l’Algérie, n’en déplaisent à ses censeurs, a manifesté, rarissime était dans son cas, une solidarité inconditionnelle et permanente aux « Damnés de la terre», pour reprendre l’expression d’un des compagnons de route de la Révolution algérienne, Franz Fanon.

Mieux «oppresseurs qu’ils soient ou opprimés, (Zaliman Kana Aww Mazloum)

la solidarité a été sans faille avec les Palestiniens massacrés en Jordanie (1970), ou assiégés avec les Libanais à Beyrouth (1982), pour les suppliciés Soudanais à Khartoum (1972), pour les Vietnamiens brûles au napalm par les américains (1970-1975), pour les Noirs américains des ghettos déroutés par l’assassinat de leurs chefs charismatiques, Malcolm X ou Martin Luther King, ou encore pour les latino-américains mitraillés à travers Che Guevara en Bolivie (1967) ou pulvérisé avec la destruction du palais présidentiel de Salvadore Allende au Chili (1973).

L’Algérie était alors le faisceau lumineux qui striait la sombre nuit de l’oppression. A l’heure de la tourmente, voici venu le moment de s’acquitter de cette dette d’honneur.

Loin de nous l’intention de nous mouler dans le rôle du moralisateur. Loin de nous aussi l’intention de quémander un quelconque brevet de patriotisme. L’expression de la gratitude d’une génération parvenue à maturité s’adresse, dans la sérénité et dans la clarté, tout particulièrement aux confrères algériens demeurés sur place, et, au-delà, à l’opinion algérienne.

Vos déchirements sont les nôtres, d’autant plus compréhensibles que les hasards de la naissance et de la profession nous ont conféré, à Beyrouth, une sorte d’antériorité dans la tourmente. Nullement une rente de situation, mais une expérience anticipée qui nous vaut d’avoir été le témoin de semblables tourments et aussi de leurs débordements parfois intempestifs et injustifiés.

Vous avez fustigé dans un communiqué l’un des vôtres opérant depuis paris en des termes parfois excessifs. Des erreurs regrettables ont été commises, selon toute vraisemblance, imputables à l’inexpérience. Elles ont été regrettées. L’incident aurait dû être clos, à tout le moins se limiter à ce point du contentieux. Cela ne fut pas le cas.

Il n’appartient à personne de juger de l’itinéraire personnel d’un confrère, pour autant qu’il assume les conséquences de son choix. Tout choix, en effet, est un déchirement et celui de Karim Aît Oumeziane, ne manque pas de noblesse. S’il peut déplaire, il ne mérite en tout cas une telle indignité.

Au confort de la carrière, ce jeune aviateur a préféré les aléas d’une existence expatriée, moins prestigieuse que le pilotage d’un avion de combat, moins confortable que la stricte obéissance à une stricte discipline, qui ne manque pas aussi de grandeur, plus incertaine matériellement, incontestablement culpabilisante à l’idée d’avoir laissé sur place, dans la patrie déchirée, ses proches, sans perspective de retrouvailles.

Pourquoi ce choix ?

Très simplement parce qu’un certain jour d’octobre 1988, face à des jeunes émeutiers d’Alger de son âge, ce jeune aviateur, né après l’indépendance, mais nourri des idéaux de la Révolution, a estimé la riposte disproportionnée et sa mission dévoyée.

A l’obéissance passive, il a préféré le statut de «baïonnettes intelligentes», et, en filigrane, une vie d’exil. En accord avec sa conscience, il a quitté l’armée rompant une solidarité avec son corps d’origine. Douloureusement ; Ce n’est jamais de gaieté de cœur que l’on emprunte le chemin de l’errance et de la solitude.

L’honneur de Karim est d’avoir agi en son âme et conscience, celui de l’armée algérienne d’avoir respecté la conscience critique de ses servants Un comportement à mettre au crédit de l’Algérie, qui peut, dans ce domaine aussi, se donner en exemple aux autres pays arabes.

Que des propos véhéments soient jetés, telle une lapidation, depuis Alger, dans une belle orchestration répétitive, vers paris, troublent- souillent ?- la qualité d’un débat entre un citoyen et son pays. Cela est bien dommage.

Pour avoir été témoin de la prise de conscience par Karim Aît Oumeziane de la dimension transcontinentale des enjeux du conflit algérien, il m’incombe de porter témoignage. Dans la clarté, par loyauté confraternelle. Etymologiquement, avec toute ma fraternité.

L’anathème ne sera jamais la panacée aux maux de l’Algérie.