Thursday, February 29, 2024
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Deux ans après, la révolte des dignitaires religieux saoudiens

Revue Politis N° 216 Paris. Deux ans après une guerre annonciatrice d’un nouvel ordre mondial, le Golfe est en proie…

By René Naba , in Arabie saoudite Flashbacks Irak , at 14 janvier 1993

Revue Politis N° 216

Paris. Deux ans après une guerre annonciatrice d’un nouvel ordre mondial, le Golfe est en proie à des désordres nouveaux, bien plus menaçants que les dangers que les forces coalisées étaient censées écarter.

Le mal ronge désormais de l’intérieur et les conflits inter monarchiques ont, en effet, succédé au danger irakien. Et sur le Conseil de Coopération du Golfe, conçu par ses promoteurs, face à un monde arabe divisé, comme un modèle de coopération régionale, pèse dorénavant le risque sinon dune implosion du moins d’une tétanisation.

Ni les tentatives faites par Riyad pour minimiser la portée de cette effervescence, ni l’unanimité manifestée face à l’Iran par les six pétro monarchies, lors de leur sommet annuel à Abou Dhabi, fin décembre, ne pourront démentir ce constat: 1992 a été à bien des égards pour les monarchies du Golfe, une «année horrible».

Qu’on en juge: sur fond de rivalités pour le contrôle de nouveaux gisements pétroliers, pas moins de trois pays se sont engagés dans des conflits de frontière (Arabie saoudite, Qatar, et Bahreïn), sans parler du lancinant contentieux territorial entre l’Arabie saoudite et le Yémen.

A cela se sont greffés la gronde des dignitaires religieux saoudiens contre le protectorat américain, la montée en puissance de l’opposition nationaliste et islamiste au Koweït, le retour en force de l’Iran sur la scène régionale avec l’annexion de trois îlots dans le Golfe, et enfin, derniers mais non les moindres, le pari raté sur la réélection du président George Bush et la polémique publique entre les deux anciens vainqueurs de la Guerre du Golfe- la général Norman Schwarzkopf et son homologue saoudien le prince Khaled ben sultan, dont l’effet fut désastreux en termes d’image.

Faisant voler en éclats l’euphorie triomphaliste affichée par les victorieux alliés après l’écrasement de Saddam Hussein, cette succession d’évènements a semé le doute, relançant les critiques sur le bien-fondé d’une politique qui en plaçant le Golfe sous le parapluie américain, a aliéné la liberté de manœuvre des pays riverains sans pour autant assurer leur sécurité, ni empêcher l’Iran de s’approprier de nouvelles portions du territoire arabe. En finançant, en outre, la présence américaine par le lancement d’un programme compensatoire d’achat massif d’armements—21 milliards de dollars d’armes américaines en vingt ans—cette politique a contribué à dilapider les deniers publics sans pour autant renforcer les capacités militaires des états pétroliers.

«Le manifeste des 107 oulémas saoudiens»

La critique a émané d’un groupe de saoudiens dont le patriotisme ne saurait être suspecté: les dignitaires religieux, enfants chéris du régime wahhabite. Laconique, la critique n’en a pas moins eu un écho retentissant. Qu’un mécontentement diffus existe dans ce pays qui suscite par ses richesses pétrolières et sa référence spirituelle (La Mecque), rien de plus naturel. Mais que la contestation éclate au sein d’un des piliers du pouvoir saoudien –le pouvoir religieux- est révélateur du profond malaise de la société saoudienne. Le fait est rarissime.

Hommes pieux et vénérables, les Oulémas saoudiens sont pu coutumiers des éclats publics. Pour que 107 dignitaires religieux se résolvent à adresser «un mémorandum de la recommandation» à leur souverain pour y dénoncer la «corruption» et la Gabegie », il faut que la cote d’alerte ait été atteinte.

Le coup de tonnerre a éclaté en juillet dernier. Dans ce document en 45 pages, où le ton respectueux masquait mal une virulente critique, la hiérarchie religieuse déplorait notamment la disproportion existant entre les effectifs réduit de l’armée saoudienne et un énorme potentiel « comparable à celui dont disposent les pays développés’. Elle recommandait de ne pas recourir, en cas de nécessité, qu’à des forces musulmanes pour la défense du pays, qui abrite, faut-il le rappeler, les principaux sanctuaires de l’Islam, et de ne jamais faire appel à des forces étrangères ; c’est-à-dire non musulmanes, donc a fortiori, aux forces américaines par définition mécréantes.

Que Riyad ait cherché d’abord à nier, puis à minimiser la portée de la gronde en l’attribuant à des «étudiants et enseignants» islamistes, ne modifie en rien le fond de l’affaire: l’absolutisme monarchique et l’alliance privilégiée avec l’Amérique suscitent, à l’aube du troisième millénaire, des bouffées d’intolérance dans la Péninsule arabique et la surabondance financière ne suffit plus à faire taire tous les mécontentements.

L’Iran chantre de la Révolution islamique, donnera une justification a posteriori à la levée de boucliers es Oulémas saoudiens. Faisant fi de la présence américaine, Téhéran s’est empare durant l’été de trois îlots arabes du Golfe apportant ainsi indirectement la preuve