Algérie/émeutes: Le divorce des générations

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(AFP) La plus grande secousse sociale et politique de l’histoire moderne de l’Algérie illustre, au-delà du malaise général qui y règne, le divorce des générations un quart de siècle après l’indépendance de ce pays, longtemps vanté pour sa stabilité et son rôle pilote dans le Tiers-monde.

Telle est la première constatation faite lundi par bon nombre d’observateurs une semaine après le début d’émeutes aussi brutales que soudaines et qui ont fait, en cinq jours, selon des recoupements concordants, au moins 170 morts et plusieurs centaines de blessés.

L’instauration de l’Etat de siège pour la première fois depuis l’Indépendance de l’Algérie, il y a vingt six ans, et l’intervention de l’Armée, qui a gardé son appellation d’origine d’«Armée Nationale Populaire» (ANP), paraît également avoir mis à mal les deux symboles de ce pays: La Guerre de Libération nationale et la Révolution Algérienne, qui assuraient la cohésion nationale algérienne et servaient de vecteur à sa politique internationale.

C’est que contrairement à ses voisins du Maghreb, le Maroc et la Tunisie, secoués en 1984 par une «émeute de la faim», l’Algérie, à l’exception de la turbulente Kabylie, avait été jusque-là épargnée par les convulsions du sous-développement économique et de l’ouverture culturelle.

Algérie-émeutes: Le divorce des générations

Paris – Dirigée par une jeune garde auréolée de la gloire de l’Indépendance, faisant bénéficier de la rente pétrolière, non seulement l’industrie lourde, «la priorité des priorités» et gage de son autonomie, mais également la multitude des anciens combattants, l’Algérie a vécu une « décennie prodigieuse » (1970-1980), amplifiée par de retentissants succès diplomatiques: le nouvel ordre économique international, le rapprochement entre l’Iran et l’Irak avec la signature, en mars 1975, de l’Accord d’Alger sur la délimitation frontalière entre le Chah d’Iran et le président irakien Saddam Hussein, puis la libération des otages américains de Téhéran.

Les difficultés de la vie quotidienne étaient alors douces à vivre en Algérie, dans ce pays courtisé comme un des phares du Tiers-monde et que l’on citait en exemple avec sa «Révolution d’un million de martyrs», le chiffre des victimes algériennes dans la lutte contre la présence française.

Le paysage va changer brusquement avec la crise pétrolière des années 1980. A l’euphorie révolutionnaire de l’époque Boumediene succède le pragmatisme de l’équipe du Président Chadli Bendjedid et les douloureux réajustements économiques, rendus impératifs par l’important endettement (vingt milliards de dollars), la pénurie quasi-chronique qui frappe ce pays à la démographie galopante, dont la population devrait augmenter de 125 pour cent en trente ans, passant de 23 millions en 1987 à 52,3 millions en l’an 2.020.

Algérie-émeutes: Le divorce des générations

Paris – Pendant sept ans, la lutte entre les partisans du renouveau, qui se retrouvent dans l’entourage du Président Chadli, et les tenants de l’ordre établi –«l’appareil militaro-administratif»,– va constituer la trame de la vie politique algérienne.

Deux illustres opposants Algériens, l’ancien Président Ahmad Ben Bella et Hocine Aît Ahmed, un des chefs historiques du FLN (Front de Libération national), ont dénoncé «l’omniprésence et la corruption» de cet appareil qui se recrute essentiellement au sein de l’armée, de l’ administration et du FLN, le parti unique algérien.

En se rebellant dans un mouvement qui relevait au départ davantage du coup de colère que de la contestation politique organisée, la jeunesse algérienne (75 pour cent de la population), traditionnellement frondeuse et avide de mieux être après deux décennies d’austérité révolutionnaire, a voulu manifester, à six semaines du Congrès général du FLN, sa lassitude devant un débat qui lui paraît comme «déconnecté» de ses propres besoins.

«En Algérie, comme dans les pays voisins du Maghreb, les jeunes vivent un état dissocié: Ils passent leur temps à fantasmer sur l’Europe, alors que leur réalité est moins reluisante», explique un diplomate arabe en poste dans une capitale européenne.

La crainte de la contagion explique sans doute la discrétion avec laquelle la communauté internationale a suivi les événements d’Algérie, «M. Bons Offices» du Tiers-monde, pays charnière entre le Monde arabe et l’Afrique, situé dans l’hinterland stratégique de l’Europe occidentale.

RN/ PAC