Sénégal, Scandalogie

By , in Analyse on .

Ce texte constitue la préface à l’ouvrage « Les scandales au Sénégal sous l’ère du président Abdoulaye Wade » de Mamadou Seck. Editions l’Harmattan 2005

Paris 10 juin 2005. Elle devait être la vitrine de la France en Afrique, la fierté de l’oeuvre coloniale française sur le continent africain, le point d’orgue de la décolonisation. Au service de son rayonnement, les figures les plus emblématiques de l’élite intellectuelle française se devaient de lui être affectée.

En quatre siècles de colonisation sur divers continents, jamais établissement ultra marin n’aura connu pareille concentration de talents. Sous le magistère de Lucien Paye, son recteur et futur ambassadeur de France à Pékin, secondé à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines par le sociologue Louis Vincent Thomas, le philosophe Pierre Fougyerollas, l’Islamologue arabisant Vincent Mansour Monteil, l’Université de Dakar, à l’orée de l’indépendance en 1961, singulièrement sa Faculté de Droit, se présentait comme un îlot de savoir animé par de prestigieux représentants des diverses écoles juridiques françaises: Le Doyen Roger Decottignies, Georges Burdeau, auteur d’un Traité de sciences politiques en 12 tomes, Jean Marie Auby, spécialiste du domaine public, le professeur d’économie, Jean Marcel Jeanneney, ancien ministre gaulliste de l’industrie et futur ambassadeur à Alger, ainsi que leurs jeunes assistants d’alors, Jean Jacques Dupeyroux, qui sera par la suite un spécialiste mondialement reconnu du Droit de la Sécurité Sociale, le politologue Dimitri Lavroff, futur Doyen de Bordeaux, Jean Claude Gautron, spécialiste du Droit Européen, ainsi que les civilistes François Chabas et Michelle Gobert, de la Faculté de Droit de Panthéon Assas (Paris II).

De cet aréopage impressionnant surgissait, tel un gladiateur, un ébène au crâne rasé, un Yul Brunner avant l’heure, dont les imprécations contre l’exploitation capitalistique faisaient de l’effet au point de le propulser au rang de coqueluches des étudiants dakarois.

Pour une jeunesse africaine avide de savoir et d’indépendance, face à des dirigeants africains embarqués dans la coopération avec l’ancienne puissance coloniale au sein de la communauté franco-africaine, Kwameh N’NKrumah, le président du Ghana, «l’Osaygefyo» (le rédempteur) et Modibo Keita (Mali) étaient la référence politique, et le jeune imprecator, la référence économique.

Dans un pays qui disputait au Dahomey (Bénin) le titre de «Quartier Latin de l’Afrique» en raison du nombre de ses diplômés universitaires, ce jeune chargé de Travaux Dirigés d’économie politique à la Faculté de Droit de Dakar, était déjà le seul rival d’envergure à Léopold Sedar Senghor, premier président du Sénégal indépendant.

En quarante ans d’opposition, d’une vie de combat et de vicissitudes, l’homme a gardé le même port altier. Mais sous le crâne toujours rasé, la fidélité n’est qu’apparence et le changement promis à son accession à la magistrature suprême, qu’une affligeante continuité.

Abdoulaye Wade, le pourfendeur des abus du capitalisme et des inégalités sociales, l’incarnation de la légitimité post-coloniale, est désormais l’ami d’un des trublions de la droite radicale française du temps de sa jeunesse et le plus ultra-libéral des dirigeants français, M. Alain Madelin, et du chef de file du courant le plus conservateur des présidents américains George Bush jr. En somme, aux antipodes de ses options de jeunesse, l’ombre de lui-même, sa première mandature présidentielle, une longue complainte d’une grande déception que relate, en clinicien, l’auteur de cet ouvrage, M. Mamadou Seck, diplômé de Sciences politiques à l’Université Panthéon Sorbonne (Paris I). Le parcours de M. Abdoulaye Wade: La lecture de cet ouvrage devrait inciter les lecteurs à une salutaire introspection sur les sources intellectuelles de la conviction.

N’était-ce la déconfiture ivoirienne de la France, jamais le Sénégal n’aurait retrouvé sa place de fils prodigue de la France et des investisseurs français. L’absence remarquée des plus hautes autorités de l’état français aux obsèques du président Léopold Sedar Senghor, en décembre 2001, -un pur produit pourtant de la culture française et l’un des grands motifs intellectuels de satisfaction internationale de la France-, de même que l’absence d’une visite d’état du président français au Sénégal en dix ans, en témoignent.

A Pretoria, le nouveau pôle de référence morale de l’Afrique, Abdoulaye Wade a préféré Washington et ses cosmocrates, leurs dollars et leurs droits de tirages spéciaux, leur plan de restructuration de l’économie surtout. Est ce bien le bon choix? Aurait-il été le choix du chargé de TD d’économie indépendantiste?

En 2003, le nombre des millionnaires en dollars, tous pays confondus, s’est élevé à 7,7 millions de personnes, soit une progression de 6 pour cent par rapport à 2002, ce qui signifie que 500.000 nouveaux millionnaires en dollars ont émergé en l’espace d’un an.

En Afrique, durant cette même période, le nombre des millionnaires en dollars a doublé par rapport à la moyenne mondiale, alors qu’il est de notoriété publique que sur le continent africain l’accumulation des capitaux est faible, les investissements publics quasi-déficients et le produit de l’impôt quasi-inexistant. L’Afrique comptait en 2003, cent mille millionnaires en dollars, en augmentation de 15 pour cent par rapport à 2002 et détiennent, en cumul, des avoirs privés de l’ordre de 600 milliards de dollars. Déplorable constat: Jean Ziegler, auteur de l’ouvrage «l’Empire de la honte» paru aux éditions Fayard en 2005, soutient que les prédateurs des économies africaines se recrutent parmi les hauts fonctionnaires, ministres et présidents autochtones.

En 2003 l’aide publique au développement fournie par les pays industriels du nord aux 122 pays du tiers monde s’est élevée à 54 milliards de dollars. Durant cette même période le tiers monde a transféré aux banques du Nord 436 milliards de dollars au titre du service de la dette.

De 2000 à 2002, une crise boursière violente a secoué la quasi-totalité des places financières internationales entraînant une baisse de valeur de 65 pour cent des titres cotés en bourse, atteignant même pour les titres des entreprises de haute technologie une décote de 80 pour cent de leur valeur. Les titres détruits ont représenté 70 fois la valeur des titres de la dette extérieure de l’ensemble des pays du tiers monde. Malgré la sévérité de cette crise, aucun pays du nord ne s’est retrouvé en difficulté et le système bancaire mondial a parfaitement digéré la crise.

Alors pourquoi ne pas supprimer la dette? Le président Wade ne l’ignore pas. L’Afrique est saignée depuis l’esclavage, la traite des noirs et la colonisation, la solution de substitution au manque à gagner résultant du fin de l’esclavage, jusqu’au système néolibéral mondial contemporain et sa logique de marchés qui utilise l’Afrique comme réserve de matières premières pour les pays riches, comme réserve de consommateurs pour écouler les produits uniformisés du marché mondial, comme source de capitaux par l’engrenage du remboursement de la dette qui asservit les Africains à une logique de chantage selon laquelle le pays pauvre n’est aidé que s’il rembourse et s’adapte à la logique des dominants.

La dette extérieure qu’aurait à rembourser l’Afrique, qui a déjà tant donné au cours des siècles depuis l’esclavage, cette dette là, très franchement, elle l’a remboursée depuis longtemps et l’Afrique ne doit plus rien.

Pourquoi le président Wade, longtemps pionnier en la matière, ne ferait-il pas écho à sa consoeur africaine Aminata Traoré, la prestigieuse ancienne ministre de la culture du Mali et porte parole de ce courant de pensée abolitionniste, pour réclamer l’abolition de la dette et exhorter les Africains, et, au delà, l’ensemble du tiers monde, à se mettre «aux commandes de leur propre vie», à mener le combat contre cette nouvelle forme pernicieuse de colonisation «la colonisation mentale» et à s’opposer enfin au fait que les pays riches imposent leur mode de vie à des pays censés dépourvus de culture, de traditions, de valeurs……«Comme si l’unique façon de savoir c’était de savoir faire de l’argent».
Que l’ancien professeur souffre qu’un des ses anciens élèves lui inflige cette piqûre de rappel. Pour douloureuse qu’elle puise être, elle n’est justifiée que par l’amour qu’il porte à son pays de naissance, le Sénégal, au delà à l’Afrique, et pour la fidélité d’un disciple à l’égard des prescriptions de son maître.

LES SCANDALES POLITIQUES SOUS LA PRÉSIDENCE D’ABDOULAYE WADE, Mamadou Seck
Etudes africaines : POLITIQUE SOCIOLOGIE AFRIQUE NOIRE Sénégal

L’alternance politique, survenue en 2000 au Sénégal marque une donne nouvelle sur la scène politique sénégalaise. C’est principalement sous le prisme de ce changement politique que l’on s’attaque sous un angle purement universitaire au phénomène de scandale au Sénégal. Naufrage du Joola, agression d’un jeune leader politique, de durs écrits contre les détenteurs du pouvoir, etc., des événements se déroulant en un temps record sur la scène politique sénégalaise.
ISBN : 2-7475-9714-8 • janvier 2006