Publié le: lun 20 juil 2009
Diplomatie / Média / Monde / News | Par René Naba

Les journalistes, nouveaux acteurs des relations internationales

www.renenaba.com reproduit le texte condensé d’une intervention de l’auteur lors d’un séminaire à l’Institut des Etudes Politiques de Paris Mercredi 29 avril 2009 à l’occasion de la parution de son livre «De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde», Harmattan Mai 2009.

Paris, 20 juillet 2009 – Il est gratifiant pour l’ego de peser sur les relations internationales, au point que beaucoup se vivent, à tout le moins au sein de la corporation journalistique, comme des acteurs majeurs de la scène mondiale, au point que beaucoup s’imaginent de participer d’une aventure humaine exaltante, le remodelage de la planète. Mais la réalité journalistique est toute autre. Au sein de la corporation journalistique se côtoient deux catégories de journalistes parfaitement antinomiques: les Journalistes de Légende, rarissime il est vrai, qui vivent leur mission comme un sacerdoce, et, les Journalistes de Brocante, qui tirent profit du journalisme, du prestige de la fonction et de ses privilèges, mus souvent par des considérations extra journalistiques, notamment une position  de pouvoir, une reconnaissance sociale ou bien encore des passe-droit ou des avantages matériels. La liste des prestataires des grandes griffes du vêtement et des accessoires de luxe qui défile quotidiennement au générique des grandes émissions de télévision en témoigne. Elle accrédite l’idée d’un journalisme alimentaire aux allures d’un vaste  magasin de brocante dont ils en tirent profit. Le constat est empirique. Il se dégage de l’observation du comportement sur une longue période.

I. Les Journalistes de brocante (journalistes académiques, journalistes d’importance, crypto journalistes etc. …)

A. Les journalistes académiques appartiennent à une catégorie qui pratique le journalisme institutionnel, appliquant les règles de la profession stricto sensu sans éléments de pondération ou d’évaluation. Ils veillent à un équilibre formel de l’information dans une sorte d’équidistance indifférenciée, oubliant que l’équité consiste à traiter inégalement une situation inégale. Cela se traduit par une transmission des communiqués sans état d’âmes particuliers, sans jugement de valeur, en fonction de la source de l’information et de sa position hiérarchique. La compétence est fonctionnelle en somme. Le journaliste dans ce cas de figure opère comme un fonctionnaire dans des entreprises de presse, un bureaucrate de l’information. Aux Etats-Unis, 40 pour cent de ce qui est publié dans la presse est directement reproduit, sans altération, des communiqués des «Public relations» (2). Un objectif identique est recherché en France par M. Frédéric Lefebvre, porte -parole de l’UMP et exécuteur des basses œuvres du sarkozysme dans sa tentative de mise au pas de l’Agence France Presse (AFP), la plus importante entreprise de presse  française.

B. Des journalistes d’importance se considèrent comme la caste nobiliaire de la profession.

D’un narcissisme exacerbé, ils se bercent de l’illusion de participer à la définition des relations internationales, à la bataille des idées. Ils sont sensibles aux marques d’égards personnels à leur encontre, oubliant hâtivement que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoutent. Sensibles à la flatterie, au tutoiement, aux agapes politiques, ils sont consciemment ou non des exécutants fidèles d’un travail fait en amont. Amplificateur du bruit médiatique, ils constituent une formidable caisse de résonance. Ce journalisme de révérence et de déférence est érigé en journalisme de référence, ou dans sa variation la plus récente, en journalisme de validation, c’est-à-dire un journalisme qui se borne à confirmer la véracité des faits rapportés par d’autres journalistes, au péril de leur vie. Une sorte d’arbitre suprême des élégances de la faune journalistique française, un usage propre à profession journalistique en France.

Walter Lippmann, journaliste au New Republic puis au New York Herald Tribune a inauguré ce journalisme-là, un journalisme élitiste, en fait un journalisme de personnes se considérant comme une élite, supposé dispenser le peuple de la complexité des choses. Chantre du néo-libéralisme, l’auteur de «Public Opinion-2002», puis de «Public Fantome (Demoplis/ Paris 2008)» Walter Lippmann a théorisé la relative impuissance et l’incompétence des citoyens ordinaires, les citoyens de base, à appréhender les complexités du monde. «La manière de sélectionner, de présenter et de censurer un fait peut avoir une importance sur sa réception, par conséquent sur le destin des évènements», écrit-il. Cet aveu de Walter Lippmann prouve à l’évidence que la manipulation de l’information n’est pas l’apanage exclusif du totalitarisme. «L’opinion publique est une illusion et un danger. L’essentiel lui est invisible, le processus de décision lui échappe. Il importe de confier à l’élite le soin de l’éclairer et de la guider», poursuit-il anticipant le comportement du journalisme du début du XXI me siècle, notamment  la démarche suivie par la classe médiatique française lors référendum sur le traité européen de 2005 ……..avec les résultats que l’on sait.

En France ce journalisme d’élite se vit comme prescripteur d’opinion par excellence. Jean Pierre el-Kabbache, ancien directeur de la chaîne de télévision France 2 et de la radio Europe 1, s’est décrété ainsi, un jour, «meilleur interviewer d’Europe», sans se préoccuper de savoir s’il existait de meilleur que lui, ailleurs qu’en France, en dehors du cercle des journalistes égotiques du parisianisme calfeutré, et, Christine Ockrent a longtemps été dénommée «la Reine Christine» sans qu’il soit possible de déterminer les origines de ce royaume, son fondement et sa légitimité. Sa mission est non pas informative, mais à proprement parler salvatrice. Ils se retrouvent généralement au sein d’un «cercle de la raison», par opposition à l’irrationalité des citoyens de base, captant pour leur bénéfice exclusif le débat démocratique. La Fondation Saint Simon se targue ainsi, dans la dernière décennie du XX me siècle, d’avoir propulsé la modernisation post-industrielle de la France en promouvant les thématiques qui ont accompagné la mondialisation et l’ultralibéralisme débridé.

Cette thématique avait été conçue et propagée au départ par des laboratoires idéologiques outre atlantique notamment le consensus de Washington et le consensus de Bruxelles (déréglementation, privatisation, réduction des prestations sociales). Elle a été appliquée sans la moindre retenue par «les esprits les plus brillants de la République», selon l’expression consacrée, avec les conséquences désastreuses que l’on sait sur l’économie mondiale sans toutefois que ces prescripteurs n’aient eu à pâtir des conséquences de leurs prescriptions. Jean Marc Sylvestre, journaliste économique multicartes (France-inter, LCI) en est un parfait exemple. Le journaliste, dans ce cas là, est non un acteur, mais un exécutant. Mais pour bon nombre d’entre eux l’essentiel est de participer, de figurer dans le cercle ultra privilégiés des «happy few».

Si la Fondation Saint Simon a joué un rôle majeur dans la fabrique de l’opinion française, notamment en faveur de la construction d’une Union Européenne ultralibérale, le grand prescripteur sur le plan mondial de la stratégie occidentale et de la carrière politique de ses servants demeure incontestablement le Forum de Bilderberg (3) qui regroupe, chaque année, dans la plus grande discrétion, les «décideurs » des Etats-Unis, d’Europe et du Japon avec le concours et la participation des cent plus puissantes entreprises du monde (Microsoft, Unilever, Coca Cola, British Petroleum, Total, Chase Manhattan Bank, American Express, Goldman Sachs). La 56 me rencontre de « Bilderberg » qui s’est tenue en juin 2008 à Chantilly (région parisienne) a été marquée, du côté français, par la participation, comme de juste, de Christine Ockrent, Directrice du Pôle audiovisuel extérieur (France 24, TV5, RFI, RMC International), compagne en ville de Bernard Kouchner, ministre français des Affaires  étrangères, ainsi que de François Pérol, nouveau PDG du groupe Natixis Nexis (Banque Populaire + Caisse d’Epargne), ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée, de Manuel Valls, député socialiste, représentant de l’aile sécuritaire du parti socialiste et partisan de la réconciliation de la Gauche et de l’ultralibéralisme, l’homme qui rêve de peupler la ville d’Evry, dont il est le maire,  de «White» et de « blancos», ainsi que de Bassma Kodmani, franco-syrienne, directrice de l’Initiative Arabe de Réforme (Arab Reform Initiative), un « think tank » regroupant divers instituts de recherche du monde arabe, travaillant en partenariat avec des instituts européens et américains sur la transition démocratique dans le monde arabe, en coordination à Paris avec l’Institut d’études de sécurité.

La 57 ème édition tenue en Grèce en Mai 2009 a été marquée par la participation des personnalités françaises suivantes : Alexandre Bompard (Europe 1-Groupe Lagardère), Denis Olivennes (Nouvel Observateur), Nicolas Baverez (Le Point-Groupe Pinault) et Xavier Bertrand (secrétaire général de l’UMP).

C. Les crypto journalistes: Le journalisme-là sert de camouflage au militantisme politique.

Soldats de la guerre idéologique, les journalistes de Radio Free Europe et ceux qui émargeaient sur le budget du Congrès pour la Liberté et la Culture, organe souterrain de la CIA, à l’époque de la guerre froide soviéto-américaine, appartiennent à cette catégorie comme de nos jour Fox news, la chaîne ultraconservatrice américaine, et, sur le plan arabe, les journalistes de Radio Sawa et de la chaîne TV «Al- Hurrah», les deux vecteurs américains lancés après l’invasion de l’Irak, en 2003 (4). Nonobstant leur talent, les journalistes d’importance et les crypto journalistes sont généralement des journalistes multicartes, affectés à une amplification maximale de leurs thèses.

Alexandre Adler, en France, et, Abdel Rahman ar Rached, dans le monde arabe, sont de parfaits exemples de journalistes multicartes.

Passé, à l’instar de sa tante par alliance, Annie Kriegel, du communisme le plus rigide à l’ultra libéralisme le plus débridé sans le moindre sas de décompression, l’éditorialiste du Figaro et de France Culture assume de surcroît les fonctions de porte voix compulsif des crispations communautaristes du judaïsme institutionnel français. Quant au Directeur d’Al Sharq al Awsat, le journal panarabe saoudien, il cumule cette responsabilité avec les fonctions de directeur de la chaîne saoudienne «al Arabya» et d’ éditorialiste de la chaîne américaine arabophone «Al Hurrah», créée après l’invasion américaine de l ’Irak.

Assumant une fonction déclamatoire, les journalistes d’importance sont en rivalité avec les diplomates, les intellectuels médiatiques et leur excroissance, les intellectuels médiatiques évolutifs, dont le plus illustre exemple n’est autre qu’Alexandre Adler déjà cité, passé de l’Humanité au Figaro en transitant par Libération, le Courrier International et Le Monde, sans que personne ne songe à l’interroger sur cette mobilité et ses répercussions sur sa fiabilité, au point de jeter un voile de suspicion sur un large spectre du champ médiatique. Bon nombre d’entre eux apparaissent ainsi comme des mercenaires de la presse exonérés des conséquences de leur prescription, une suspicion accentuée par le prestige du nouveau venu sur la scène médiatique, les organisations non gouvernementales (ONG),  un opérateur majeur, dont la présence sur le terrain confère à ses membres une crédibilité certaine en tant que témoins dotés d’une expertise, contrairement à de nombreux experts autoproclamés de la cohorte journalistique.

II. Les journalistes de légende

Le journaliste de légende représente une incongruité dans le paysage médiatique, car il se vit non comme un partenaire mineur du gouvernement, mais un observateur majeur de la vie politique. Il ne pratique pas le devoir de référence ou de déférence, mais un devoir d’impertinence. Sa grille de décryptage ne relève pas d’une lecture linéaire des phénomènes politiques et sociaux, voire d’une lecture nourrie de présupposés, mais d’une lecture fractale, une lecture en contre champs des événements et n’hésite pas, le cas échéant, à penser contre son propre camp, si besoin est. Les journalistes français qui ont dénoncé la torture en Algérie durant la guerre d’indépendance, les journalistes américains sur la liste noire des services américains qui ont «brisé la loi du silence» (5) en  dénonçant  les manipulations de l’opinion publique américaine et les opérations de déstabilisation dans le tiers monde relèvent normalement de cette catégorie.

Connu pour son professionnalisme, reconnu à contrecoeur au sein de la profession, méconnu par les pouvoirs publics et inconnu du grand public, le journaliste de légende souffre d’une tare irrémédiable. En infraction avec les règles de la connivence, ce journaliste là est un «tricard» parce qu’ «incontrôlable», ce qui donne à penser a contrario que le journaliste d’importance est fréquentable car «contrôlable». La mise à l’index est une pratique courante du débat d’idées pour neutraliser une opinion dissidente. Il en a été ainsi au XIX me siècle avec le  Syllabus édicté en1864 sous PIE IX  qui recensait la liste des idées condamnées par le Souverain Pontife  (laïcité, athéisme  etc.), qui finira, par analogie, à englober l’ensemble des idées que l’idéologie dominante interdit d’exprimer. Toute proportion gardée, le régime hitlérien, en Allemagne, avait lui aussi édicté son propre Linguæ Franca, le langage codifié qui permettait à ses usagers de déceler les récalcitrants au nazisme. Plus  près de nous, la France sarkozyste dispose, elle aussi, de son propre «Linguæ Quintae Respublicae» (6), avec son concert de balivernes «travailler plus pour gagner plus», flexibilité du monde du travail au lieu de précarisation du travailleur  etc.….

Aboutissement des relations incestueuses entre media et politique, l’embedded a représenté dans l’histoire de la presse  la forme la plus achevée de l’imbrication du journalisme au pouvoir politique. L’embedded (7) a fait son apparition lors de l’invasion américaine de l’Irak, en mars 2003.Il a pris en France l’ampleur d’un phénomène tel qu’il constitue un cas d’école à nul autre pareil, à tout le moins au sein des grandes démocraties occidentales. L’embedded est littéralement celui qui partage le même lit que le sujet de son reportage. Un couplage en somme.

La scène médiatico-politique contemporaine française abonde de ces couples célèbres dont les plus visibles sont Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, et Christine Ockrent (pôle audiovisuel extérieur), Jean Louis Borloo, ministre d’État et ministre du Développement durable et Béatrice Schoenberg (France 2), Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre des Finances et candidat à la direction du Fonds Monétaire International, et Anne Sinclair (RTL-TF1), François Baroin, ancien ministre de l’Outre-mer et de l’Intérieur et Marie Drucker (France 3), auparavant, Alain Juppé (à l’époque ministre des Affaires étrangères) et Isabelle Juppé (La Croix), sans oublier les deux dernières idylles, celle de Nicolas Sarkozy avec Anne Fulda (Le Figaro), du temps de l’escapade new-yorkaise de son épouse Cécilia Sarkozy et celle de François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, avec Valérie Treirveiler (Paris Match, puis Direct TV).

La mutation professionnelle a cédé la place à l’accouplement. Dans le nouveau cas de figure, l’activité ne change pas, mais se couple tant au niveau de la vie professionnelle que conjugale avec un partenaire qui représente l’autre pôle du pouvoir, nourrissant par là même le procès d’une confusion des genres préjudiciable à la démocratie. Là où Clemenceau et Jaurès changeaient la forme de leur combat dans la fidélité à leur engagement antérieur, –des journalistes devenus des hommes politiques–, la nouvelle génération paraît avoir empruntée un chemin différent privilégiant le plan de carrière à la fidélité aux engagements antérieurs.

Le journaliste cesse d’être un observateur critique de la vie politique pour se muer par synergie, sinon en amplificateur des idées de son partenaire politique, à tout le moins en un facteur de surexposition médiatique de son compagnon de vie. Les médias apparaissent désormais comme véhicule d’une idéologie dominante, la surinformation aboutit à une désinformation et les citoyens tout comme la grande majorité des prescripteurs des «analphabètes secondaires », en pleine désorientation, selon l’expression de Hans Magnus Eisenberger, auteur de «Médiocrité et folie». Tout un programme.

La communication tend en effet à se substituer à l’information et ses dérives nous renvoient à la propagande de base des régimes totalitaires que les pays démocratiques sont censés combattre. A la fin des années 1990, le nombre des salariés des agences des relations publiques (150.000) aux Etats Unis dépassait celui des journalistes (130.000) et le budget américain de l’industrie des relations publiques a dépassé celui de la publicité. Le chiffre d’affaires mondial des journaux et magazines avoisinait, en 2006, les 275 milliards de dollars, dont environ 175 milliards financés par la publicité, soit 65%, en augmentation, avec un maximum de 88% aux Etats-Unis. En ajoutant les radios, cela faisait environ 540 milliards de dollars par an, soit presque deux fois les dépenses annuelles de l’état français. «Entertainment» (divertissement) comme outil et «advertising» (publicité) comme finalité. Le but n’est pas d’informer, mais d’attirer assez l’attention pour faire passer le vrai produit: la publicité. L’«information» là-dedans est un excipient comme un autre, dont le but n’est pas d’informer mais d’attirer l’attention et de véhiculer des messages publicitaires.

L’information devient «infotainement», une information de divertissement. Ce qui explique en France que les grandes émissions politiques des précédentes décennies, comme l’«Heure de vérité» sur France 2,  faite par des journalistes, a depuis longtemps cédé la place aux émissions de divertissement. Les hommes politiques préfèrent, et de loin, passer chez les animateurs de variétés (Michel Drucker ou Marc Olivier Fogiel) pour promouvoir leurs idées.  Le temps de cerveau disponible du lecteur ou téléspectateur humain ingurgite chaque année pour 400 milliards de dollars américains de messages intéressés. Emis par qui? Sur les 360 milliards fournis aux anciens médias par la publicité, 160 milliards, soit 44%, sont «attribués» par les sept premiers groupes de publicité, qui font un chiffre d’affaires direct d’environ 50 milliards.

En  France, en deux ans (2004-2005), les trois principaux quotidiens français ont bouleversé leur actionnariat dans une relative indifférence: Le Figaro a été racheté par Dassault, Libération recapitalisé par Rothschild et Le Monde renfloué par Lagardère (8). Il en découle de ce panorama que le journaliste qui se propose d’être un acteur des relations internationales se doit d’être rarement sur la table des convives.

Le journaliste acteur des relations internationales est celui qui rompt le monopole du récit médiatique des médias du consensus. Tel est le cas aux Etats-Unis de Seymour Hersch (9) (New Yorker), qui révéla les massacres de My lai, (Vietnam 1969), ou de Franklin Lamb de la  revue Counterpunch (Etats-Unis), qui dévoila la connivence du clan Hariri au Liban avec les groupes radicaux de l’Islam sunnite dans les affrontements du camp palestinien de Nahr el Bared (Nord Liban) en 2007. En France, la revue bimestrielle RILI (Revue Internationale des Livres et des Idées), le mensuel «Le Monde Diplomatique», notamment lors de sa bataille victorieuse pour torpiller l’AMI (accord multilatéral sur les biens culturels) ou encore, chacun à sa façon, l’hebdomadaire satirique «Le Canard Enchaîné» et «Le plan B», la revue critique des médias relèvent de cette catégorie.  Dans le monde arabe, Al Qods al arabi, le journal transfrontière arabe basé Londres, et la chaîne de télévision al Jazira, ont réussi à modifier l’agenda médiatique international, à contre-courant de la tendance générale.

Conséquence de cette endogamie de la classe politico médiatique, les grands pontifes de la presse pâtissent de la désaffection du public à leur égard et de l’engouement d’une nouvelle génération de lecteurs pour le journalisme électronique, notamment, en France, le site Bakchich (journalisme d’investigation), Acrimed, le site critique des Médias, les grands sites fédérateurs à l’instar de Rebelion. org (Amérique Latine), Mondialisation.ca (Amérique du Nord), Oumma.com (France), Al Andalus.ma (Maghreb), qui drainent près de quinze millions de lecteurs réguliers en France.

Les journalistes sont-ils des acteurs de l’Histoire ? C’est l’histoire qui décidera en fait quels sont les journalistes qui sont des acteurs et quels sont ceux qui font l’histoire.  C’est elle qui fera le tri, qui désignera les élus, distinguera pour la postérité ceux qui ont contribué à l’Histoire, et, partant les falsificateurs.

Que reste-t-il en effet de Judith Miller, la grande prêtresse du journalisme américain du Moyen orient ? Renvoyée sans ménagement du prestigieux journal New York Times qu’elle a sérieusement discréditée par sa manipulation de l’opinion publique internationale à propos des armes de destruction massives en Irak, dans une opération menée en concertation avec le vice président Dick Cheyney, le sulfureux opposant irakien Ahmad Chalabi et la nièce de ce dernier, employée du journal américain au Koweït. Relayant et amplifiant une information devenue par saturation un de arguments justificatifs de l’administration néo-conservatrice à l’invasion américaine en Irak, Judith Miller traîne désormais comme un boulet son accablant sobriquet: l’«arme de destruction massive de la crédibilité du New York Times», récupérée, juste retour des choses, par l’American Enterprise Institute, le fief du néo-conservatisme américain et du christianisme sioniste, terme ultime de quarante ans de mystification professionnelle.

Que reste-t-il de Robert Maxwell, le flamboyant magnat de la presse britannique, agent de renseignement souterrain des services israéliens? Suicidé par noyade, par une nuit noire, à bord de son yacht, et sa famille acculée à la faillite.

Que reste-t-il de PPDA, au-delà de ses succès mondains? La fausse interview de Fidel Castro et sa condamnation pour abus de biens sociaux dans l’affaire Pierre Botton. Le présentateur le plus populaire de France de la plus importante chaîne de télévision d’Europe (TF1), qui avait eu l’outrecuidance de fixer lui-même la date de son retrait, a été licencié par SMS, comme un vulgaire saute-ruisseau, résigné à  courir le cacheton dans les médias périphériques.

Que reste-t-il de Jean Pierre el Kabbache? Le souvenir cuisant de sa honteuse manœuvre pour s’exonérer de sa responsabilité dans l’annonce prématurée de la mort de l’artiste Pascal Sevran et son souci d’obtenir l’aval préalable de Nicolas Sarkozy pour la nomination du journaliste accrédité au ministère de l’intérieur, du temps où le président français était titulaire de la charge

Que reste-t-il de Christine Ockrent? L’interview d’un condamné à mort, la veille de son exécution, l’ancien premier ministre monarchiste iranien, Amir Abbas Hoveyda, révélant prématurément son opportunisme à tout crin. Sa réputation de professionnalisme dégonflée comme un ballon de baudruche par son recours abusif aux publi-reportages surtarifés, en contradiction avec la déontologie, accréditant l’image d’une ménagère affairiste avide et cupide.

Que reste-t-il de Jean Marie Colombani? Désavoué par sa propre rédaction du fait de sa grande proximité avec un plagiaire, Alain  Minc, le fossoyeur de l’empire italien de Carlo de Benedetti, et sa fanfaronnade honteuse du lendemain des attentats du 11 septembre 2001: «Nous sommes tous des Américains», méprisante à l’égard de tous ceux qui à travers le monde ont eu à pâtir du bellicisme américain: Les Vietnamiens carbonisés par l’agent orange, les Latino-américains pressurisés par United Fruit, la population caramélisée de Hiroshima et Nagasaki (Japon), les Palestiniens en voie d’éradication.

Que restera-t-il de Claude Askolovitch, l’étoile montante du journalisme sarkozyste, le nouveau patron de presse du groupe Lagardère? L’affaire Siné: une carrière météorique propulsée par une délation calomnieuse d’un faux procès en antisémitisme à l’encontre d’un confrère satirique. Une ambition satisfaite d’une haine recuite par le recours à une pratique honteuse de l’Histoire de France dont une large fraction de la communauté juive en a eu à pâtir durant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945).

Acteur ou non de l’histoire, le journaliste est d’abord le reflet de son époque. La notoriété n’est pas forcément synonyme de crédibilité. Elle est tout au plus le reflet de la presse à une époque, dans son aspect glorieux parfois, dans son aspect hideux, souvent.

Références

1-Texte condensé d’une intervention de l’auteur lors d’un séminaire à l’Institut des Etudes Politiques de Paris Mercredi 29 avril 2009 à l’occasion de la parution de son livre «De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du monde», Harmattan- Mai 2009. Séminaire dirigé par Sophie Pommier et Mohamad el-Oifi.

2- Paul Moreira, producteur de l’émission de référence de Canal + et auteur d’un ouvrage documenté sur «Les nouvelles censures- dans les coulisses de la manipulation de l’information» (Editions Robert Laffont février 2007). Un objectif identique est recherché en France par M. Frédéric Lefebvre, porte -parole de l’UMP et exécuteur

3- Le groupe Bilderberg a vu le jour en 1954 à l’initiative Josef Luns, ancien secrétaire général de l’Otan secondé  par le banquier américain David Rockefeller et du Prince Bernhard des Pays-Bas, époux de la Reine Juliana, ultérieurement éclaboussé par le scandale des pots de vin de la firme aéronautique Lockheed. Le groupe tire son nom du lieu de ses premières assises, l’hôtel Bilderberg à Oosterbeek (Pays Bas).

4 –Cf. : Mohamed el-Oifi, Maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, «Al Hurrah ou les limites de la diplomatie médiatique», in «Les Arabes parlent aux Arabes, la révolution de l’information dans le monde arabe»,  sous la direction de Yves Gonzales-Quijano et Tourya Guaaybess (Sindbad  – Mai 2009)

5 – Cf. à ce propos les deux ouvrages de Kristina Borjesson: « Black List, quinze grands journalistes américains brisent la loi du silence » de Kristina Borjesson – Editons les Arènes-2003 et  » Média control, huit grands journalistes américains résistent aux pressions de l’administration Bush» Kristina Borjesson – Les Arènes – Mai 2006.

6- « LQR (Linguae Quintae  Respublicae), la propagande au quotidien» de Eric Hazan, Editions Raisons d’agir 2006

7- Cf. à propos «De notre envoyé spécial, un correspondant sur le théâtre du Monde (1969-2009) – René Naba Editions l’Harmattan notamment les chapitres «Média et démocratie», 1- l’ Embedded à la française, 2- Les Médias comme véhicule d’une idéologie dominante.

Et en ce qui concerne, la presse arabe en générale et la presse libanaise en particulier: «Les tribulations de la presse libanaise: de référence journalistique au contorsionnement mercantile».

8 – «Libération de Sartre à Rothschild» de Pierre Rimbert Editions Raisons d’agir 2005-

9- Seymour Hersch, prix Pulitzer 1970, est l’auteur des révélations  du Massacre de My Lai au Vietnam en novembre1969, du projet Jennifer (tentative de récupération de l’épave du sous-marin soviétique K-129), des activités de la CIA sur le territoire américain contre les mouvements pacifiques et autres opposants sous le couvert de contre-espionnage, contraignant à la démission James Jesus Angleton, le chef du contre-espionnage de la CIA, en 1974.

il y a 5 Commentaires
Tribune modérée avant publication
  1. Salim dit :

    Remarquable article. Tout est dit.

    PS 1. Judith Miller a été récemment réembauchée par le Wall Street Journal, et elle commence à y rédiger des articles visant à vendre une nouvelle guerre, contre l’Iran cette fois-ci.

    PS 2. je ne pense pas que l’on puisse placer Franklin Lamb dans le camp des journalistes de légende. Il n’a pas la rigueur de Seymour Hersh et si ses articles reposent sur de bonnes intuitions, ils contiennent aussi de nombreuses approximations qui peuvent conduire à le décrédibiliser.

    Vous auriez pu citer également John Pilger, remarquable journaliste d’ivestigation, aujourd’hui ostracisé.

  2. wah fkir dit :

    Mes félicitations Mr Naba pour cet exposé, une immersion dans le monde des média et nous fait vivre un tour guidé de son labyrinthe (« la demeure du Minotaure »).
    Nous souhaiterions que vous complétiez votre fabuleux documentaire en nous faisant découvrir le monstre
    qui se cache dans ce monde obscure et effrayant de l’intox et de la manipulation à grande échelle.

  3. Bahiya dit :

    Pouvoir, Pouvoir quand tu nous tiens….. Merci René pour ce formidable article du monde obscure des média.
    Depuis quelques années déjà, les responsables de chaines télévisées préparent et ramollissent nos cerveaux avec leurs programmes de télé réalités… leurs séries dégoulinantes de morale à trois francs 6 sous…. Qu ils nous méprisent
    en pensant que nous « gobons » tout, est une chose…. Mais qu’ils méprisent à ce point, la vie humaine en déformant la réalité de ce qui se passe réellement sur le terrain, notamment en Syrie et comme ils l’ont fait en Irak, Lybie etc. fait d’eux des complices de crimes contre l’humanité ! !
    15.000 millions de lecteurs, en France, cherchant la vérité ailleurs que sur la presse « mainstream » ou presse tout court, prouvent que le plus méprisable n’est pas celui qu’on croit !
    .. Et chapeau bas aux vrais journalistes de « légende » qui ont le courage de leurs opinions.

Laissez votre commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser ces balises HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>


4 + 8 =