Le Syndrome égyptien

Le rétablissement du crime d’apostasie, une longue complainte de la liberté étranglée.

Paris- Un professeur de littérature arabe à l’Université du Caire, Hamid Abou Zeid, auteur d’un ouvrage «Critique du discours religieux», a été condamné à se séparer de son épouse pour apostasie. Son étude qui dénonçait la mainmise des Islamistes sur l’interprétation des textes sacrés, a été jugée «attentatoire à l’Islam».

L’insolite de l’affaire est que la rupture du lien matrimonial n’a pas été demandée par l’épouse de l’universitaire, qui aurait pu, à tort ou à raison, demandé le divorce d’un éventuel renégat. Non. La dissolution du mariage a été exigée par une tierce partie, des avocats islamistes, estimant que l’étude était «blasphématoire» à l’égard de l’Islam. Curieuse intrusion dans la vie d’un couple, le procédé est d’une efficacité redoutable, l’entreprise florissante, car propice aux surenchères.

Le crime d’apostasie a été abrogé il y a un siècle par l’Empire ottoman. Sa remise en vigueur à la fin du II me millénaire marque incontestablement le progrès des thèses fondamentalistes dans le corps judiciaire égyptien, à la suite d’une décision sans précédent dans les annales judicaires.

L’épouse de l’écrivain, Mme Ibtihal Younès, fermement décidée à préserver son foyer, a porté l’affaire devant la Cour de cassation, considérant ce jugement «inadmissible». Outre la mise au ban de la société, l’apostat est passible de la peine capitale. Si la Cour de Cassation faisait droit à la requête des islamistes, elle créerait une jurisprudence aux conséquences imprévisibles, muselant à l’avance toute production intellectuelle en faisant peser une menace absolue et permanente sur la «paix des logis» et sur la sécurité des penseurs non conformistes. Nul en Egypte, dans les pays arabes ou même dans les pays musulmans, ne sera plus à l’abri d’une dénonciation ou d’une surenchère d’un zélote.

La puissance publique pourra-t-elle être d’un quelconque recours devant une telle dérive ? Cela ne semble pas être le cas à en juger par le comportement des autorités égyptiennes. Un penseur moderniste, Farag Foda, avait été assassiné en juin 1992 par des extrémistes après la publication d’un rapport du centre des recherches islamiques de l’Université d’Al-Azhar l’accusant d’apostasie.

Le crime d’apostasie frappant Hamid Abou Zeid est revêtu cette fois du sceau de la justice égyptienne, sans que le verdict n’ait soulevé des protestations devant cette atteinte à la Liberté de l’esprit, ni au sein de la classe politique, ni à l’étranger. Assistons-nous à l’avènement de l’ère des scribes terrifiants ou des scribes terrorisants ?

Par une sorte de tropisme exotique, les vertueuses indignations de l’Intelligentsia occidentale fleurissent lorsqu’il s’agit d’intellectuels asiatiques, tels l’indo-britanique Salman Rushdie ou la bengladashie Taslima Nasreen, ou encore de l’Iran, de la Libye ou de l’Irak, mais un mutisme anormalement pudique couvre le comportement ultra-répressif des pays arabes de la mouvance occidentale: Arabie saoudite, Egypte, Koweït, Tunisie.

L’arrêt de la Cour d’Appel du Caire s’inscrit dans la logique du durcissement général du système répressif décidé par le Gouvernement du Président Hosni Moubarak au nom de la lutte contre l’intégrisme. Mais cette lute une excuse absolutoire? La Liberté de création intellectuelle est indissociable de la liberté de la presse, deux libertés jumelles.

La décision judicaire vient en effet en complément du nouveau code de la presse égyptienne. Extrêmement restrictif, le code prévoit des peines allant jusqu’à cinq ans de prison en cas de publication d’informations «fausses, tendancieuses, méprisant les institutions, portant atteinte à l’ordre public ou à l’économie nationale. Cette loi a suscité un tollé au sein des journalistes égyptiens, déclenchant un mot d’ordre de grève générale de 24 heures et une suspension de parution des journaux d’opposition, désormais à l‘avant-garde du combat pour la liberté de la presse en Egypte. Même des journalistes inconditionnellement progouvernementaux, tel Ibrahim Nafeh, Rédacteur en chef de l’officieux quotidien cairote «Al-Ahram» ont dû emboîter le pas aux protestataires.

L’alerte est jugée suffisamment grave pour que le mandarin de la presse égyptienne, Mohamad Hassanein Heykal, l’ancien confident du président Gamal Abdel Nasser, redoutant un enchevêtrement fatal identique à «l’automne de la colère» qui a emporté le président Sadate, sorte de sa réserve et dénonce «la crise d’un pouvoir vieillissant et dépassé par les évènements».
La répression tous azimuths constitue-t-elle la panacée à la crise de la société égyptienne? Si l’Egypte venait à succomber aux coups de butoir des Islamistes, les nuits de l’Europe déjà passablement agitées par les troubles en Algérie tourneraient au cauchemar.

René Naba – Al-Moharrer – Paris 26 juin 1995

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