La crise du Golfe après l’invasion irakienne du Koweït

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Publication « Instantanés Actualités » (1) – N° 11- octobre 1990

Depuis le 2 Août 1990, il ne se passe pas une journée sans que l’ensemble des médias et des hommes politiques ne commentent tel ou tel évènement de la crise du Golfe. La masse d’informations est telle que la tentation de l’homme pressé peut consister à se raccrocher à des idées par trop simplificatrices.

Délibérément nous avons choisi de rencontrer René Naba, ancien responsable pour l’AFP des questions arabes et actuellement conseiller auprès de la Direction générale de Radio Monte Carlo, dont la présentation des événements va sur beaucoup de points à l’encontre de la présentation française dominante.

A travers cet éclairage, nous ne voulons ni pendre parti, ni convaincre, mais aider chacun à saisir la complexité de la crise

Comment expliquez vous l’invasion du Koweït ?

RN: Il y a des raisons stratégiques, économiques, politiques et historiques à l’invasion du Koweït par l’Irak

Stratégiques: l’Irak est un grand pays qui na pas de débouché immédiat sur le Golfe. Il possède un port en eaux profondes à Fao, mais celui peut aisément être étranglé. Pour être une puissance riveraine et souveraine du Golfe, l’Irak a revendiqué depuis longtemps un accès direct aux eaux du Golfe. Il a ainsi revendiqué la location pour 99 ans, en échange de compensation financière, deux îlots koweitiens, Warba et Boubiane.

Economiques : L’Irak considère que c’est au nom de tous arabes qu’il a mené la guerre contre l’Iran. C’est grâce à lui que le déferlement chiite iranien a pu être stoppé. C’est pour cela qu’il a mené la guerre et non pour ses propres intérêts. Il estime donc que tous les sacrifices consentis, –un million de morts, un retard économique enregistré durant cette période, alors que les autres pays faisaient des affaires à l’ombre de sa protection–, lui assure des droits économiques et moraux.

Pour lui, les dettes accumulées, notamment à l’égard des pays arabes, doivent être annulées. Elles sont de trente milliards à l’égard des pays du Golfe, dont dix pour le Koweït. A défaut d’une annulation, il souhaite une majoration des prix du pétrole afin de résorber sa dette et mieux financer ses exportations.

Politiques: L’Irak, d’une manière générale, considère que le Koweït et les riches émirats pétroliers, de même que comme l’Occident, l’ont utilisé comme mercenaire dans sa guerre pour contenir l’Iran. Maintenant que ce dernier est neutralisé, les uns et les autres, se désintéressent de lui et lui réclament leurs dettes

La population a très durement ressenti les campagnes de presse hostile, notamment sur les armes chimiques, alors que si ces dernières ont pu existe, c’est avec la complicité tacite de pas mal de pays occidentaux. Dans tout cela, l’Irak voit une entreprise de stabilisation

Historique: Le Koweït relevait de l’Irak et de l’empire ottoman. C’était une subdivision de Bassorah. Il n’est pas inutile de se rappeler qu’en 1958, lorsque les Américains et les Anglais considéraient qu’il y avait une menace à travers le régime égyptien de Nasser, ils avaient demandé à la monarchie irakienne de l’époque d’absorber le Koweït pour le préserver de l’emprise nassérienne. Je ne dis pas que Saddam Hussein a eu raison d’envahir le Koweït, c’est ne faute grave, mais il s’appuie sur des éléments réels et on peut comprendre que ses arguments trouvent un écho très fort au sein des populations arabes.

Le Koweït prévoyait-il cette annexion ?

RN: Dans cette crise, il semble que les Koweitiens aient obéi trop intimement aux Américains et qu’ils aient négligé le rapport de force régional. Le Koweït a souvent prodigué son soutien financier, matériel, politique et diplomatique aux Libanais, aux palestiniens, aux plus démunis. Il a eu une politique hardie au niveau du développement du Tiers Monde en prêtant à de faibles taux d intérêt, mais sa faute fondamentale est d’avoir négligé le rapport de force
Il a été très intransigeant sur le règlement de la dette et a refusé de louer ces îlots, estimant que s’il acceptait, il serait pou toujours soumis au chantage irakien. En même temps,qu’il opposait son refus, le Koweït amorçait une tentative de ré equiibrage vis-à-vis de l’Iran pour essayer de jouer l’Iran contre l’Irak après avoir joué ma décennie précédente l’Irak contre l’Iran.

Vis-à-vis de l’Irak, le Koweït a donc été très intransigeant alors que l’Irak est un monstre à coté de lui. Or, une fourmi ne s’attaque pas à un éléphant. Elle essaie de le contourner. Aussi on peut se demander si cette attitude ne traduit pas de la part des koweitiens une volonté de faire le jeu des américains: le conflit permettant à ces derniers de s’installer en territoire arabe et de paralyser les capacités militaires irakiennes. Ce qui est sûr, c’est qu’on peut légitimement poser cette question.

Si le Koweït n’était pas un état petrolier, la communauté interationale serait elle intervenue ?

D’ores et déjà les conséquences de cette crise sont graves:

– L’indépendance du monde arabe est durablement hypothéquée par une présence étrangère massive. Il est profondément divisé. La crédibilité de l’Arabie saoudite est mise en question. C’était le seul pays qui n’avait jamais eu, sur son sol, de forces étrangères. Les troupes arabes qui s’y surajoutent sont autan là pour d »fendre l’Arabie saoudite que pour faire contrepoids à la présence américaine.

– Au niveau de l’Europe, on se trouve dans la situation inique d’être amené par solidarité avec la logique de démocratie et du droit international, à faire une politique qui sert ostensiblement les intérêts des américains, puisque ce sont ces derniers qui ont désormais le contrôle des ressources pétrolières.

Croyez vous en une réelle efficacité de l’ONU dans ce conflit ?

RN: Avec l’effondrement de l’empire soviétique qui ne peut plus jouer son rôle de contrepoids, les Etats-Unis sont devenus la puissance dominante. Pour l’URSS, l’ONU est un moyen commode, autour du consensus de la légalité internationale, d’avoir un rôle diplomatique que ne lui permet plus ni l’effondrement du système, ni ses moyens économiques, ni l’agitation dans ses républiques baltes et musulmanes.
Les Etats-Unis se servent de l’Onu pour faire prévaloir leurs vues dans le cadre d’un consensus international

Peut-on résoudre l’actuelle crise du Golfe sans régler le problème israélien ?

RN: Dans l’absolu, il y a un problème spécifique israélien. Mais pour la crédibilité des dirigeants arabes qui ont parié sur les Etats-Unis, il y a une absolue nécessité d’établir une passerelle entre le règlement de la crise du Golfe et le problème israélien

Ils ont parié sur le principe de la légalité. Si on obtient un retrait, on doit obtenir tous les retraits. Si on s’attaquait au seul problème koweitien et qu’on occultait le problème palestinien, il y aurait une contradiction qui saperait à coup sur les fondements de ces régimes.

Saddam Hussein promet le retour de l’Unité arabe. En quoi cette promesse rejoint-elle les aspirations du monde arabe ?

RN: Dans les pays arabes, il y a un clivage entre dirigeants et populations. Au niveau des populations, ce qui fit d’abord l’union, c’est la langue, qui est la même pour tous, et, pour une grande majorité, la religion.
Mais, ce qui soude aussi très profondément les populations, c’est qu’elles partagent la même frustration d absence de liberté et d absence de perspectives de développement. Les arabes ont une commune aspiration à sortir du sous developpement et de la misère, à retrouver grandeur et dignité. Ces communes aspirations et frustrations expliquent que pour les grand événements il a y a immédiatement polarisation monde arabe/ occident.

L’arabe «moyen» est heurté: l’Amérique mobilise 150.000 hommes pour l’invasion du Koweït, elle n’a pas bougé le petit doigt lorsque le Liban a été envahi. Longtemps choqué de la mansuétude des occidentaux à l’égard des outrances du régime irakien, l’homme arabe et irrité de actuels portraits occidentaux de Saddam Hussein, car ce dernier, comme beaucoup de dirigeants arabes, n’était pas blanc comme neige pour virer brusquement au noir. Il a été gris, il est gris et il restera gris.

Mais, de fait, l’Unité des pays arabes reste un rêve car il existe une césure transversale et horizontale due à un déséquilibre structurel: d’un côté les pays très riches et sous peuplés en bordure du Golfe arabo-persique, de l’autre des pays à forte population, pauvres et qui ont subi le principal effort de guerre contre Israël, l’Egypte, la Syrie, le Liban etc.

Le grand tort des pays du Golfe avec leur fragilité, c’est de n’avoir pas crée une nouvelle approche du développement économique, c’est à dire d’attribuer d’office 10 pour cent de leurs ressources pétrolières à un fonds commun de développement. Ils ont fait des opérations ponctuelles, bilatérales pour favoriser des politiques solidaires et non pas collectives à l’échelle de la nation arabe.

Références

1. Publication du Service adolescence du Centre National de l’Enseignement religieux, avec le concours du secrétariat général de l’Enseignement catholique.