Wednesday, April 24, 2024
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Les remontrances du président algérien Houari Boumediène à l’adresse des dirigeants soviétiques.

Ce papier est publié à l’occasion de la commémoration du 44 me anniversaire du décès du président Houari Boumediène le…

By René Naba , in Algérie Flashbacks , at 6 février 2023

Ce papier est publié à l’occasion de la commémoration du 44 me anniversaire du décès du président Houari Boumediène le 27 décembre 1978

Boumediène aux Soviétiques: «Je ne suis pas venu à Moscou pour déjeuner ou dîner.

Dès la fin de la guerre de juin 1967, le président algérien Houari Boumediène, en concertation avec le président égyptien Gamal Abdel Nasser, s’est envolé pour Moscou pour une franche explication avec les dirigeants soviétiques.

Le 12 juin, soit une semaine après la défaite arabe, Boumediène rencontre la Troïka soviétique: Leonid Brejnev, secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique; Alexis Kossyguine, premier ministre, Nikolaï Podgorny, président du Praesidium du Soviet Suprême, en compagnie d’Andreï Gromyko, ministre des Affaires étrangères.

Ci-joint le récit de cet entretien tel qu’il a été relaté par Mohamad Hassanein Heykal, influent directeur du journal Al Ahram et confident de Nasser, dans son ouvrage «l’Explosion», se fondant sur les documents officiels entreposés au palais présidentiel Al Abidine, au Caire. Ces documents ont été rédigés par Boumediène lui-même et transmis à l’ambassadeur d’Égypte à Moscou, Mourad Ghaleb, pour être remis à Nasser.

Boumediène: «Je vous demande de bien vouloir m’excuser d’avoir demandé à l’ambassadeur d’Algérie à Moscou de vous informer que je ne souhaitais pas que soit offert en mon honneur des déjeuners ou des dîners officiels.
Boumediène avait en effet été irrité à l’idée que les Soviétiques avaient envisagé, en guise de première rencontre, un dîner officiel.
Boumediène à Brejnev: «Je ne suis pas venu pour déjeuner ou dîner. Je suis venu pour comprendre.
Brejnev: Mes collègues et moi, souhaitons savoir de quels sujets envisagez-vous de nous entretenir.
Boumediène: Je n’ai pas plusieurs sujets. Mais un sujet unique qui se résume à une seule question et une réponse.

Les dirigeants soviétiques se calent alors dans leur fauteuil dans l’attente de la question, qui fusa:

Boumediène: Quelles sont les limites de l’entente soviéto-américaine?

Les dirigeants soviétiques, perplexes devant cette question, demandèrent davantage de précisions.

Boumediène: L’entente soviéto-américaine apparaît aux Arabes comme étant une entente unilatérale. Vous vous comportez à l’égard des Américains en état de très grande infériorité, alors que les Américains se comportent à votre égard en état de très grande puissance.
Kossyguine interrompt le président algérien: Nous ne faisons pas preuve de faiblesse.
Boumediène récidive: Il est évident que vous faites preuve d’une très grande faiblesse. Si vous vous imaginez que je suis venu pour échanger des amabilités, vous vous trompez. En vérité, nous ne sommes pas les seuls vaincus. Vous aussi avez été vaincus. Et avant nous même.

«Si vous ne constatez pas que les rapports de force ont tourné en faveur de l’autre bord, alors cela serait catastrophique. Mais si vous constatez que les rapports de force ont tourné en faveur de l’autre bord et que nous n’en parlions pas, ce serait alors une plus grande catastrophe encore. …

Vous savez mieux que quiconque, le rôle joué par les États Unis auprès d’Israël lequel ne se serait pas hasardé à une telle action sans l’appui américain……Vous savez mieux que quiconque ce que signifie, au niveau de l’équilibre mondial, le fait de frapper le mouvement de libération arabe……….Vous savez, enfin, que ce qui était visé, à travers les Arabes, c’était aussi et surtout, votre présence et votre influence dans la zone. Vous avez laissé faire, alors que vous avez été les premiers à adresser des mises en garde.

Kossyguine: Auriez-vous voulu que nous nous engagions dans une guerre atomique. Avez vous pris la mesure de ce que signifie une guerre atomique et ses conséquences?
Boumediène: Vous auriez dû penser à cela avant les événements et non par effet rétroactif.

Brejnev interpellant Boumédiène du terme de «camarade»:
L’URSS ne s’est pas contentée de publier des communiqués et des articles. Elle a fourni à ses amis arabes tout l’armement dont ils avaient besoin, mais ces derniers n’ont pas su en faire un bon usage.

Boumediène, nerveux: Soit, nous ne savons que monter les chameaux. Nous ne savons pas piloter des avions modernes. Venez donc et montrez nous ce que vous savez faire…….Selon mes informations, l’armement israélien était supérieur en quantité et en qualité.
Kossyguine: Nous avons tenté de faire droit à vos demandes et avons consenti des tarifs préférentiels. Mais vous n’avez même pas réglé le quart des sommes dues.
Boumediène, traversé d’une colère rentrée, s’attendait à cette remarque. Il l’avait anticipé en demandant au ministre algérien des finances de prévoir pour le compte du ministère soviétique de la défense, un virement de l’ordre de cent millions de dollars. A peine, Kossyguine avait-il terminé ses propos que le président algérien brandit alors d’un dossier un chèque de 100 millions de dollars et le dépose sur la table.
Kossyguine, réagissant: Je ne suis pas un marchand d’armes pour que vous me traitiez avec des chèques.
Boumediène: Ce n’est pas moi qui ai pris l’initiative d’aborder ce sujet. Mais c’est vous qui avez précisé que les Arabes n’ont pas réglé le quart des sommes dues aux Soviétiques.

L’ambiance était électrique. Brejnev proposa alors la levée de la séance pour un court repos en vue de réduire la tension.

A la reprise de l’entretien, Boumediène et les dirigeants soviétiques se sont mis d’accord pour dépêcher Nikolaï Podgorny, le chef de l’État soviétique, auprès de Nasser, en vue de régler les différends problèmes en suspens entre les deux pays et de coordonner leurs positions.

Les Sam 5 et Sam 7 affluèrent en Égypte pour muscler la défense anti aérienne égyptienne. Des conseillers soviétiques ont été dépêchés en masse auprès de l’armée égyptienne, épurée des officiers bedonnants et remplacés par des jeunes officiers fraîchement diplômés des facultés de génie d’Égypte. La guerre d’usure le long du Canal de Suez était lancée, en 1968, sous la conduite du général Abdel Moneim Riad, préludant à la destruction de la Ligne Bar Lev lors de la guerre d’octobre 1973.

Sur la guerre de juin 1967 : https://www.madaniya.info/2021/06/05/egypte-le-legs-de-nasser-comment-le-chef-est-tombe-dans-le-piege-qui-lui-a-ete-tendu/

Houari Boumediène renouvellera sa démarche lors de la guerre d’octobre 1973.

Selon les confidences recueillies par le signataire de ce texte, auprès d’une personne parmi les plus proches du défunt président algérien, Houari Boumédiène courroucé par le pont aérien assuré par les États Unis en faveur d’Israël pour ravitailleur l’armée israélienne directement sur le champ de bataille du Sinaï, s’est de nouveau dirigé vers Moscou pour réclamer une aide militaire soviétique.

Selon ces mêmes confidences, le dialogue suivant s’est établi entre les Soviétiques et le président algérien:

Alexis Kossyguine: L’URSS n’est pas disposée du tout à prêter main forte à l’Égypte pour la simple raison qu’ Anouar El Sadate a expulsé les conseillers militaires soviétiques juste avant l’ouverture des hostilités, alors que nos instructeurs ont encadré l’armée égyptienne tout au long de ses années.

Boumediène: Au-delà de l’Égypte, la Syrie, un de vos plus fidèles alliés dans le Monde arabe, est pleinement engagée dans cette guerre. Votre aide vise à soutenir le combat du Monde arabe pour la Libération de la Palestine.

Finalement, le président algérien déboursera de nouveau un chèque de cent millions de dollars pour ravitailler de toute urgence les armées égyptiennes et syriennes de missiles anti aériens, doublant l’aide soviétique, de l’envoi d’un contingent algérien pour prendre position sur le front du Canal de Suez en vue de fixer la «percée du Déversoir” opérée par les Israéliens, en sus d’une aide énergétique ravitaillant les champs de bataille du Sinaï (Égypte) et du Golan (Syrie) en carburant algérien pour les avions et les chars des deux pays.

Boumediène en tirera les conclusions: Prenant acte de la faiblesse aérienne des armées arabes, sur le plan aérien, le président algérien s’appliquera depuis cette date à renforcer les capacités de l’aviation militaire algérienne.
Plusieurs dizaines d’élèves-pilotes sont envoyés en formation en URSS.

Boumediène est décédé en 1978, mais la tradition s’est maintenue.

L’Algérie, une puissance régionale. L’armée algérienne, une vitrine de la technologie militaire russe sur le flanc sud de l’Europe.

L’armée algérienne a multiplié les acquisitions militaires russes en y consacrant en moyenne un budget de 2,3 milliards d’euros par an. Au point d’acquérir le statut de «puissance régionale» en même temps que «vitrine de la technologie militaire russe» sur le flanc sud de l’Europe.

Avions, missiles, blindés, sous-marins… la qualité et la modernité de ces équipements font aujourd’hui de l’Algérie une puissance régionale dotée d’une force de frappe considérable.

Dans le prolongement de l’important défilé militaire algérien organisé en juin 2022, à l’occasion du 60ème anniversaire de l’Indépendance de l’Algérie, un exercice militaire conjoint a été programmé entre la Russie et l’Algérie. Pour la première fois, il se déroulera sur le sol algérien.
Hammaguir, dans la wilaya de Béchar (Sud-Ouest), a été choisi pour servir de théâtre à cet exercice militaire tactique rassemblant des parachutistes russes et algériens.
Première manœuvre conjointe sur le territoire algérien, russes et algériens, le “Bouclier du désert” fait suite à l’exercice d’octobre 2021, qui s’était déroulé en Ossétie du Nord, dans la Fédération de Russie.
Hammaguir est lieu hautement symbolique. À quelques encablures de la frontière marocaine, le site est resté sous contrôle français jusqu’en 1967, plusieurs années après l’indépendance de l’Algérie.

L’Algérie dédie environ 10 milliards d’euros par an au ministère de la Défense nationale. Pour l’année 2021, l’enveloppe financière sera de 1.230 milliards de dinars (8 milliards d’euros).

En misant un tiers de son budget annuel de défense sur les achats de matériels militaires russes, l’Algérie se classe depuis dix ans dans le top 3 des clients de Rosoboronexport. Depuis, la liste des acquisitions et des programmes de modernisation est plutôt impressionnante: hélicoptères (MIL MI28, MIL MI 26 et modernisation des MI 171), avions (SU 30, MIG 29M/M2 et modernisation des SU 24 et des MIG 29), défense aérienne (missiles S300 PMU2, systèmes de défense aérienne rapprochée Pantsir, systèmes antiaériens de courte et moyenne portée TOR-M2 et BUK-M2, radars anti-avions et missiles furtifs Rezonans-NE3), armée de terre (missiles balistiques Iskander E, chars T90, blindés antichars BMPT-72 Terminator-2, véhicules blindés Kornet EM et modernisation des transporteurs d’infanterie BMP), marine (sous-marin classe KILO 636 et modernisation des classes KILO 877 EKM, corvettes Steregutchy, missiles de croisière Kalibr).

Illustration

Au premier plan, de gauche à droite, Abdelaziz Bouteflika et Houari Boumediène. © Copyright : DR