WikiLeaks, une caution de la liberté de la presse

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Sous bénéfice d’inventaire, Julian Assange, homme de l’année 2010, accède au tableau d’honneur de la dignité de la presse, et son site, WikiLeaks, apparaît désormais comme une caution de la liberté de la presse.

Les révélations de son site sur la diplomatie américaine et les confidences de leurs collaborateurs à travers le monde ne relèvent pas d’un voyeurisme informatique et le secret ne constitue pas un «privilège indispensable» des dirigeants pour une bonne gouvernance des affaires du monde, comme tend à en accréditer l’idée le quotidien britannique «The Guardian». Ils ne témoignent pas, non plus, d’une «irresponsabilité, exposant au danger», les auteurs des propos figurant dans les mémos du département d’Etat, comme le soutient le Quai d’Orsay.
S’il est légitime de se soucier de la sécurité des décideurs internationaux, il est non moins légitime de se préoccuper de la survie de la planète, quand on songe que du fait de la duplicité des uns, de la cupidité des autres, des politiques impériales menées sous des alibis humanitaires, le monde contemporain présente le sinistre bilan suivant:

• Dix mille (10.000) enfants meurent quotidiennement de malnutrition et dix millions (10) d’enfants décèdent chaque année avant l‘âge de 5 ans.
• Près de 120 millions d’enfants de moins de 15 ans n’ont pas accès à l’école dans 190 états.
• En Afrique subsaharienne près de 40 pour cent des 670 millions d’habitants vivent sous le seuil de la pauvreté.

D’ici 2020, soit moins de dix ans, le nombre d’enfant souffrant de malnutrition en Afrique dépassera les 40 millions. Toujours en Afrique, 30% des récoltes sont perdus faute de capacité de stockage et de transport. Pourtant 5% seulement des investissements consacrés à l’agriculture sont destinés à ce secteur, alors que le rapport PNUD 2007 préconisait une dépense annuelle de 80 milliards de dollars sur dix ans, pour garantir accès à l’éducation et aux soins de base, à l’eau potable et à la nourriture adéquate, soit 800 milliards de dollars.
De quelle légitimité peut se prévaloir un pays qui, en deux ans, a sinistré l’économie mondiale provoquant une perte de l’ordre 25000 milliards de dollars de capitalisation boursière, et, une mise sous fichage électronique de l’ensemble de la communauté diplomatique internationale et de ses institutions? La vie de diplomates bavards et d’ «indics» cupides vaut elle davantage que celle d’un tiers de l’humanité souffrante, en désespérance, en déshérence, à la dérive ?

Le phénomène WikiLeaks sanctionne la faillite de la presse traditionnelle. Ses révélations font oeuvre de salubrité publique. Dévoiler des crimes de guerre n’est pas un crime et la liberté de la presse n’est pas divisible. Julian Assange est, en fait, une caution pour la liberté de la presse et mérite à ce titre notre gratitude.

S’il avait existé en d’autres temps, le cours de l’humanité aurait été tout autre. Si WikiLeaks avait existé en 2003, ni Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense, n’aurait pu brandir la menace d’armes de destruction massive en Irak, ni Colin Powell, le secrétaire d’Etat américain, brandir, en toute impunité, une poudre de perlinpinpin au Conseil de sécurité de l’O.N.U pour emporter la décision sur l’invasion de l’Irak.
De même, la dépêche d’Ems (1) et ses effets corrosifs sur la France n’auraient eu lieu, pas plus que la défaite de Sedan (1870), que l’amputation de l’Alsace Lorraine, que la sanglante répression de l’insurrection de la commune de Paris, ni non plus la revanche de Verdun (1916), l’appel à 540.000 Indigènes de la République pour soutenir l’effort de guerre français contre l’Allemagne, ni le déferlement des basanés en France, ni enfin le débat sur l’identité nationale dans ses diverses déclinaisons, avec la variante Nicolas Sarkozy (Français de souche, et Français d’origine étrangère), celle d’ Eric Besson ou de Marine Le Pen.

Si WikiLeaks, le site consacré à la divulgation de documents confidentiels, avait existé en ces temps là, le Commandant Esterhazy (2) aurait été démasqué plus tôt et le capitaine Alfred Dreyfus n’aurait pas symbolisé, à son corps défendant, l’antisémitisme institutionnel français, ni le journaliste Philippe Val faire étalage de son ignorance en imputant l’antisémitisme de Vichy à la «politique arabe de la France».
Il n’est pas indifférent de noter le soutien apporté à Julian Assange par Daniel Ellsberg (3), l’officiant de la Rand corporation qui ébruita les dossiers du Pentagone (Pentagon Papers), démasquant le faux incident naval du Golfe de Tonkin, qui a servi de prétexte aux bombardements massifs du Nord Vietnam, par l’aviation américaine. Poursuivi par la justice de son pays, Daniel Ellssberg se verra décerné, trente cinq après, en 2006, le «Prix Nobel alternatif», en hommage à son action.

WikiLeaks, source de périls pour les puissants ou révélateurs de leur duplicité et de leur mépris des intérêts à long terme de l’humanité? Plutôt que de préconiser, à l’instar du Quai d’Orsay, une sécurisation d’Internet, oeuvrons plutôt pour une plus grande transparence qui servirait mieux la cause de la démocratie que les grands pays s’échinent à vouloir imposer de force, selon leur propre schéma, aux pays démunis, et constituerait, en tout état de cause, le meilleur antidote aux manipulations de l’opinion pour des entreprises de prédation de la planète.
Sans avoir ni la portée, ni l’audience de Time Magazine, www.renenaba.com confère, néanmoins, sans la moindre hésitation possible, et, contrairement au choix frileux de la revue américaine, la palme d’honneur de la dignité de la presse et le titre de l’Homme de l’année 2010 à Julian Assange et non à l’inventeur de Facebook, Mark Zuckerberg (notons que les lecteurs du site Time ainsi que en France la rédaction du journal le Monde l’ont élu personnalité de l’année).

Sous bénéfice d’inventaire, des révélations sur la guerre du Liban (Juillet Août 2006)

Cette distinction est toutefois accordée sous bénéfice d’inventaire, car un mois après le début des révélations, une question intrigue les lecteurs: où sont passés les 33 jours de la guerre destructrice israélienne contre le Liban, en Juillet et Août 2006? La guerre chaotique menée par Israël pour le compte des Etats-Unis en récompense de la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Irak, a constitué la surprise de ses révélations. Ce fait militaire majeur de la décennie 2000, point de basculement psychologique de l’opinion mondiale face à l‘infaillibilité israélienne par la riposte balistique du Hezbollah, ne fait l’objet d’aucune révélation. La novation stratégique induite par le Hezbollah, la maîtrise d’un conflit mobile dans un circuit fermé constituerait-il un non événement? Aucun Mémo pour l’expliquer? Un véritable trou noir, emporté par le triangle des Bermudes?

Pas la moindre explication sur la capacité manœuvrière du Hezbollah? Sur l’impact de ce succès sur la psychologie de l’opinion régionale et ses effets négatifs sur les alliés arabes de l’Amérique? Rien sur la démission du chef de l’aviation Dan Haloutz pour spéculations boursières précédant l’attaque? Pas un mot sur la démission forcée du chef de l’Etat israélien, Moshe Katzav, pour harcèlement sexuel? Pas un mot, non plus, sur les piètres performances des chars israéliens durant les derniers jours précédant le cessez le feu, particulièrement dans la région de Tyr (sud-Liban).
Pas un mémo sur la connivence prêtée au gouvernement pro occidental avec les troupes d’invasion notamment le spectacle surréaliste de chaleureuses accolades entre le premier ministre Fouad Siniora, et, Condoleeza Rice, secrétaire d’état américain, sous les bombes de l’aviation israélienne dans Beyrouth dévastée par les bombardements de l’ennemi du Liban et meilleur allié des Etats-Unis? Aucun mémo sur le refuge offert aux assaillants israéliens dans une caserne de la gendarmerie libanaise de Marjeyoun, pour les soustraire à la capture du Hezbollah?

Pourtant l’homme en charge de la représentation diplomatique américaine au Liban à ce moment charnière n’est autre que le vibrionnant Jeremy Feltman, obsessionnellement anti Hezbollah,au point d’avouer avoir dépensé cinq cents millions de dollars pour soudoyer des politiciens libanais contre la formation chiite, et qui se vit, depuis son nouveau poste à Washington, comme le véritable pro consul américain du Liban.

Même le journal «Al Akhbar», qui a fait l‘objet d’une attaque dévastatrice le paralysant près d’une semaine, pour avoir repris le volet arabe des révélations Wikileaks, n’en a pipé mot., sans doute faute de minutions. A qui fera-t-on croire que les Américains qui ont fiché, pisté et mis sur écoute la totalité de la communauté diplomatique internationale de l’ONU et de ses organisations annexes y compris le Tribunal Pénal International, n’aient jamais commenté dans leurs échanges, en circuit interne, les informations selon lesquelles l’assistant de l’enquêteur allemand Detliv Mehlis, Gerhard Lehman envisageait de vendre au marché noir les dépositions des «faux témoins du procès Hariri pour la somme de soixante mille dollars », information explosive s’ il en est, à l’effet de saper l’autorité morale des Etats-Unis et de la France, parrains de cette instance judiciaire, et de déconsidérer à jamais l’idée même de Justice internationale.

Pas un mot sur les manigances israéliennes visant à échanger la remise en liberté de Marwane Barghouti, le chef charismatique du combat palestinien contre l’occupation israélienne et successeur potentiel de Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne, contre la sortie de prison de l’officier de marine, Jonathan Pollard, américain de confession juive, condamné à la prison à vie pour espionnage au profit d’Israël. Un troc inique, en somme, d’un combattant pour l’indépendance de son pays contre un traître à son pays. Pas un mot sur la panne technique simultanée des avions de reconnaissance de deux pays les plus développés sur le plan technologique, Les Etats-Unis et Israël, le jour de l’assassinat de Rafic Hariri, ainsi que leur refus synchronisé de confier aux enquêteurs internationaux le relevé topographique aérien du site du crime? Bizarre tout cela. Bizarre de Bizarre, même.

Dans une interview à la chaîne transfrontière qatariote «Al Jazira», le 23 décembre, Julian Assange a assuré qu’il disposait de «3.700 documents sensibles concernant Israël» englobant aussi bien la guerre du Liban de 2006 et l’assassinat à Doubaï du dirigeant du Hamas Mahmoud Al Mabhouh, démentant tout accord secret avec Israël sur cette affaire.
Attendons de voir donc avant de porter jugement. Le boycottage financier de WikiLeaks pourrait expliquer ce retard, inscrivant au tableau de l’infamie, le service de paiement en ligne PayPal, les sociétés de cartes de crédit Visa et MasterCard, Bank of America, enfin, la banque suisse Postfinance qui ont bloqué sans préavis les transactions de WikiLeaks et fermé les comptes personnels de Julian Assange. Comme au Tour de France, le dopage vaut déclassement et s’il s’avérait que la transparence WikiLeaks s’est projetée avec filtre optique, la scarification sera à la mesure de la starification.

La commémoration du dixième anniversaire du 11 septembre 2001

2011 marque le dixième anniversaire de la stratégie tectonique impulsée par le raid Taliban sur les symboles de l’hyper puissance américaine (11 septembre 2001) et le règlement de compte qui s’est ensuivi entre les anciens alliés de la guerre antisoviétique d’Afghanistan, les Etats-Unis et la mouvance intégriste de l’Islam wahhabite.

Sur fond de grande incertitude sur la succession politique au sein des deux pays arabes, alliés majeurs de l’Occident, L’Arabie saoudite et l’Egypte, fragilisés par la santé de leurs dirigeants octogénaires, le Roi Abdallah et le président Hosni Moubarak, www.renenaba.com traitera, tout au long de cette année, des divers aspects de ce conflit et de ses conséquences, en un mot de son bilan, particulièrement du cas des deux victimes majeures du camp occidental, au titre de dégâts collatéraux, le sunnite Rafic Hariri (Liban) et la chiite Benazir Bhutto (Pakistan), dont les pays respectifs étaient situés aux extrémités du levier devant servir à la transformation de la zone en un «Grand Moyen Orient».

Fidèle à la politique mise en oeuvre il y a trois ans, www.renenaba.com s’appliquera à œuvrer en vue d’une prise de conscience salutaire quant à la nécessité d’une action concertée –et non sectorielle– de riposte à la culture du mépris et d’éviter ainsi de faire le jeu d’un pouvoir qui orchestre la division sociale pour asseoir sa pérennité, la précarité pour imposer le grand capital.

Il demeurera particulièrement vigilant en ce qui concerne l’instrumentalisation du principe d’ingérence humanitaire à des fins médiatiques à projection politique, (Bernard Kouchner), l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, l’instrumentalisation du débat cyclique sur l’identité nationale en tant que dérivatif aux problèmes structurels de la société française (Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Christian Estrosi et Eric Besson), l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme comme arme de dissuasion pour neutraliser toute critique à l’égard d’Israël, et les tentatives sournoises de révisionnisme anti arabe en guise de fonds de commerce à projection médiatico politique (Philippe Val).

Références

1- La dépêche d’Ems, une notification de la Prusse, rédigée de manière provocante par le Chancelier Bismarck, le 13 juillet 1870, a été considérée comme un «casus belli » par la France, déclenchant la guerre de 1870 et la défaite française de Sedan.

2- Marie Charles Ferdinand Valsin Esterhazy (1847-1923), commandant du 74 me Régiment d’infanterie de ligne, était un espion à la solde des allemands. La trahison de cet officier français a été à l’origine de l‘Affaire Dreyfus. Esterhazy dénoncera le capitaine qui sera abusivement accusé de trahison, dégradé, et, condamné à l’indignité nationale en raison de sa confession juive. Alfred Dreyfus sera réhabilité près de cent ans plus tard.

3- Daniel Ellsberg, analyste de la Rand Corporation, groupe de recherche en rapport avec le ministère américain de la Défense, a mis en circulation, en 1971, près de 7000 documents (Pentagon Papers), concernant le processus décisionnel de la Guerre au Vietnam. Les «Pentagon Papers» ont largement contribué à écourter la durée de la guerre.