L’identité française en mutation

Paris, 18 juillet 1998 – L’euphorie qui s’est emparée de la France à la suite de son triomphe multiracial du Mondial 98 a certes replacé le débat sur l’intégration de la 3ème vague d’immigration dans un contexte moins hostile aux ressortissants originaires du tiers monde bariolé, mais l’engouement tricolore pour cette équipe multicolore ne doit pas pour autant masquer la grave crise de langueur qui mine l’identité française.

Au sortir d’un été galvaniseur, le diagnostic s’impose dans toute sa simplicité sans complaisance, ni excès. Les problèmes lancinants de la société française demeurent. A vouloir le nier reviendrait à sombrer dans une satisfaction béate propice aux illusions lyriques et à de graves désenchantements.

L’implosion de la droite française dans sa double composante modérée et radicale, dans la foulée des élections régionales du printemps 1998 et de la déroute des législatives anticipées du printemps 1997, ne paraît pas fortuite. Tel un catalyseur, elle a révélé le profond malaise de la France, quarante ans après la fondation de la V me République gaullienne, un malaise si profond qu’il suggère une crise de l’identité française. Les principes fondateurs de l’excellence française paraissent sinon dévoyés du moins bafoués. Ni une gesticulation déclamatoire, Ni une exaltation à connotation passéiste ne peuvent masquer cet état de fait, en tout cas y remédier.

Premier constat: la France scande‑ son entrée vers le prochain millénaire par la célébration de ses événements historiques. C’est le trait constant de la dernière décennie du siècle. Jamais pays n’a paru plus soucieux de magnifier son passé. Toutes les déclinaisons du calendrier défilent en commémoration: 1500 ème anniversaire de la proclamation de l’ Édit de Nantes (1598), qui a mis fin à la guerre religieuse entre Catholiques et Protestants, Millénaire du baptême de Clovis (1996), qui marque le ralliement de la France à la Chrétienté, Bicentenaire de la Révolution Française (1989), cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage (Mai 1998), Centenaire du manifeste accusateur d’Émile Zola contre la ségrégation politico‑religieuse (« J’accuse », Janvier 1998), Cinquantenaire de la libération de la France, quarantième anniversaire de la Vme République, enfin trentième anniversaire de la révolte étudiante de Mai 1968. La France voudrait ‑ elle ainsi compenser son repli frileux sur elle‑même ou puiser dans sa gloire passée l’espérance de son avenir ?

Pour être salutaire, l’exercice se doit de ne pas occulter les pages honteuses de sa propre Histoire. Tel est sans doute la thérapie opérée avec le procès Papon. Mais pour que la démonstration soit complète, il incombe que le devoir de mémoire ne soit pas sélectif. Bien que les peuples du tiersmonde n’aient jamais cultivé une idéologie victimaire, et que leurs ressortissants en France n’en aient jamais fait usage dans leur combat pour leur acceptation, la repentance devrait englober les victimes muettes, les alliés de la période coloniale, les peuples colonisés d’ Outre‑mer, qui, paradoxalement, à deux reprises en un siècle, ont fortement contribué à la libération de leur colonisateur dans des guerres qui leur étaient totalement étrangères,‑‑les deux guerres mondiales (1914‑18, 1939‑45), avant d’ être sérieusement réprimés à Sétif (Algérie), au camp de Thiaroye (Sénégal) et à Madagascar, sans doute à titre de rétribution pour leur concours à l’effort de guerre français.

Certes l’ingratitude est la loi des peuples pour leur survie, mais la grandeur d’une nation réside dans son courage à revendiquer ses actes et à sa capacité à assumer ses responsabilités. Nonobstant le passé ségrégationniste de son pays, le Président Bill Clinton a assumé, en Avril 1998, l’héritage américain, assurant lors de la première tournée d’un président américain sur le continent noir depuis 20 ans que « l’Afrique a constitué le plus beau cadeau fait aux États‑Unis ».

Après l’avoir quasiment évincé de l’Afrique centrale, l’ Amérique, la rivale de la France en Afrique, vient de la prendre de vitesse sur ce terrain avec les escales remarquées du président Clinton à Robin Island ( Afrique du sud) et à Gorée (Sénégal), ancien centre de transit de l’esclavage noir, désormais lieu de pèlerinage des afro‑américains du nouveau monde.

Tout pourtant n’est pas si sombre dans la douce France. Les motifs de fierté sont nombreux tant dans le domaine de la technologie de pointe (Airbus, Ariane, TGV), de l’armement (les missiles optronic) ou encore dans l’industrie de luxe et sa diplomatie après une longue période de léthargie s’emploie à faire entendre sa différence face à l’hyperpuissance américaine, notamment lors des dernières crises irako‑américaines. Toutefois ces îlots d’excellence ne doivent pas masquer le désarroi moral de sa classe politique ‑ la désaffection du politique comme disent pour en atténuer la portée gouvernants et politologues comme s’il s’agissait d’un phénomène de mode‑, les déboires de sa technostructure, la déroute de sa politique dans son pré carré africain et la déconfiture de ses ondes dans la bataille hertzienne de la sphère méditerranéenne.

Deuxième constat: Jamais pays n’a connu en si peu de temps une telle érosion de sa position internationale et un tel rétrécissement du champ de ses ambitions. Privilégiant l’Europe, la Patrie des Droits de l’ Homme se situe à des années ‑lumières du discours gaulliste de Pnom‑Penh (1965) et du discours humaniste de Cancun (1981). Elle pratique l’une des politiques les plus restrictives d’Europe en matière de Droit d’Asile et d’immigration, sans pour autant enrayer la progression des thèses de l’extrême droite française et cela malgré la multiplicité des lois régulant l’immigration ‑‑ Lois Pasqua‑Debré Chevènement‑  trois en trois ans, record mondial absolu.

L’effet du Mundial aidant, il est piquant de noter que M. Charles Pasqua, le plus en pointe jadis dans le combat anti‑immigration, ait été l’auteur d’une audacieuse proposition visant à régulariser les immigrants en situation irrégulière. Toutefois, la proposition de l’ancien ministre gaulliste de l’intérieur ne relève pas de la galéjade. Les instituts de prospective s’accordent sur le même constat, à savoir que l’immigration constitue l’anti‑dote au vieillissement démographique de l’Europe. Ainsi en France, où les étrangers constituent 6,4 pour cent de la population, les naissances étrangères ou d’origine étrangère représentent une part importante du total des naissances: 10,1 pour cent en 1996. Bien mieux, la France, selon l’OCDE, aurait besoin d’importer onze millions d’immigrés entre 2010 et 2020 rien que pour compenser la baisse de la fécondité de la population française et freiner son vieillissement.

Conséquence de la politique restrictive française, l’élite francophone du tiers‑monde boude la France au profit des Etats‑Unis. La proportion des universitaires étrangers dans les établissements français a chuté d’un tiers en 10 ans, passant de 12,5 pour cent en 1987‑88, à 08,5 pour cent en 1997. Le nombre des étudiants du Maghreb est passé de 47.000 à 35. 000 et celui des étudiants d’Afrique de 75.000 à 60.000. La circulaire Védrine de Mai 1998 visant à favoriser l’entrée sur le territoire français des diplômés du tiers‑monde a tente d’atténuer les effets de cette politique restrictive. Toutefois, la mise en place de ce « visa capteur d’intelligentzia » en plein débat sur la régularisation de « sans papiers » a paru accréditer l’idée que la France se préoccupait de retenir la « crème du tiers monde » et de chercher, dans le même temps, à se débarrasser de ses « déchets ».

Troisième constat: Dans ce pays de vieille tradition de centralisation jacobine, le service de la collectivité nationale fait place à la gestion de la carrière personnelle et le pantouflage se substitue au sacerdoce du service public des grands commis de l’Etat. Pis. Au mépris de la déontologie du commandement, la France a érigé en culte la taxation d’office et l’irresponsabilité administrative, faisant une surconsommation abusive du « fusible ». Le cas du Crédit lyonnais en est une illustration éloquente mais les rapports annuels de la Cour des Comptes abondent de cas de gabegie, sans suites judiciaires.

L’exception française se vit comme une impunité, au point qu’elle apparaît comme la loi commune à la classe politico administrative. L’impunité n’est toutefois pas toujours gratuite et la gratuité a son coût: Un président du Conseil Constitutionnel, 5me personnage de l’Etat, un ancien président de l’Institut du Monde Arabe au passé doublement prestigieux en tant qu’ ancien ministre gaulliste et ancien ministre socialiste, cent cinquante parlementaires, anciens ou en exercice, ainsi qu’une demi douzaine de ministres et de prestigieux chefs d’entreprise se sont retrouvés en délicatesse avec la justice pour des faits en rapport avec l’argent illicite, sans parler du rocambolesque feuilleton du groupe pétrolier ELF, véritable Dallas à la française, ou du vaudevillesque épisode des offices des HLM de Paris.

Malgré la reprise en main opérée en Corse à la suite de l’assassinat du préfet de l’île, des zones de non droit se constituent pas exclusivement dans les banlieues ghettos de l’immigration, mais également dans les départements de la frange méridionale du pays, dirigés de surcroît par des personnalités présidentiables. Des milliards de francs, ‑‑très exactement cinq cents milliards selon les estimations de Nazanine Révaî, journaliste du Figaro, soit l’équivalent de 20 fois le budget de la Nasa‑‑, s’envolent en fumée, au grand désespoir des contribuables et de la nouvelle classe des exclus de la société, souvent victime de restructurations afférentes à des gestions hasardeuses.

En contrepoint, telle une longue complainte de désespérance face à un tel déploiement de la vanité humaine, une charge éditoriale de certaines des plumes les plus réputées de la République des lettres fustige le conformisme et le nombrilisme élitiste. En vain. Leurs arguments sont jugés irrecevables au prétexte qu’ils participent d’une entreprise de démoralisation publique.

Le premier à sonner la charge a été le sociologue Michel Crozier diagnostiquant une « crise de l’intelligence » dans un « essai sur l’incapacité des élites à se reformer ». Il a été aussitôt relayé par le journaliste Jacques Julliard, auteur d’une retentissante imprécation contre la nouvelle trahison des clercs gérant une « démocratie sans le peuple », dévoyant leur mission dans un pays où un Président de la République, désavoué par une déroute électorale deux ans après son élection, peut institutionnellement se maintenir à son poste en revendiquant le rôle de chef de l’opposition.

Pays où un ministre peut être « responsable mais non coupable », un haut fonctionnaire « ni responsable, ni coupable », en revanche, peut être passible d’une sanction ‑‑ »le fameux siège éjectable » à la française du simple fait d’être le subordonné d’un supérieur fautif. L’éviction de François Scheer, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay au moment de l’affaire Habbache, en janvier 1992, demeure l’un des cas les plus illustres de  » fusible administratif Pourtant la loyauté n’est pas nécessairement synonyme de complaisance, de même que la compétence n’est pas antinomique avec la loyauté. Toute critique ne constitue pas un dénigrement, toute proposition n’est pas forcément démagogique et le bon sens peut parfois suppléer aux constructions intellectuelles les plus élaborées.

L’exception française se doit de se vivre comme une éthique et non comme un passe droit, comme une exigence de qualité et non comme une rente de situation. C’est à ce prix que la France pourra redevenir ce qu’elle a été dans le passé, un pôle de référence de la liberté, de l’intelligence et de la générosité. En un mot c’est par un sursaut moral que la France se doit de payer le prix de l’identité française pour reconquérir le respect de ses citoyens et maintenir son rang et son rôle dans le monde.

Au plan Arabo-Musulman: La France, certes, ne peut être le « dépotoir de l’Europe », mais lArabe ne saurait à lui seul être l’exutoire absolu à tous les maux de la société française. Le trop plein d’Arabes dont se plaint une fraction de la classe politique française n’est pas imputable à un flux permanent d’immigration clandestine. La rigueur commande de rétablir la vérité historique: le plus grand déferlement d’ Arabo‑m usu Imans en France a eu lieu au milieu de ce siècle pour contribuer à la libération d’un pays que ses propres ressortissants n’avaient pas su bien défendre. Il n’était pas alors question de quota, ni de « seuil de tolérance », mais de sang à verser  » à profusion ». De la même manière, magnifier Zidane ne doit pas occulter le supplice de Malek Oussekine, l’ étudiant marocain tué au cours des émeutes étudiantes de 1986‑87 et de ses semblables, victimes de la tourmente de la haine raciale, maquillée en « bavure ».

Premier pays européen par l’importance de sa communauté musulmane, avec plus de cinq millions de musulmans, 2.000 lieux de culte et près de 3. 000 associations, la France compte davantage de musulmans que pas moins de neuf pays membres de la Ligue arabe: Liban, Koweit, Qatar, Émirats Arabes Unis, Palestine, Iles Comores, Djibouti et Libye. Sous l’effet conjuguée de la montée des conservatismes et de la précarité économique, la France semble avoir opté pour une politique de crispation sécuritaire. Laissant en jachère sa propre communauté musulmane, elle a, jusqu’à présent, assuré une gestion chaotique de l’Islam français comme l’illustre la valse des sigles officiels se succédant au gré des changements des majorités politiques. Ainsi en six ans, pas moins de six organismes à vocation représentative se sont succédé sur le devant de la scène publique avec pour ambition de fédérer les diverses composantes de l’Islam français et d’être son porte‑parole auprès des pouvoirs publics. Conçu par les socialistes, en 1990, le CORIF (Conseil de réflexion sur l’Islam en France) a été remplacé, en 1993, sous le gouvernement de M. Edouard Balladur, par la Coordination des Musulmans de France, puis, en 1994, à l’initiative du ministre de l’intérieur de l’époque, M. Charles Pasqua, par le Conseil Consultatif des Musulmans de France. En 1995, l’adoption de la Charte du Culte Musulman a entraîné une nouvelle modification du sigle, le Conseil Consultatif prenant le nom de Conseil Représentatif des Musulmans de France, induisant un phénomène de scissiparité, cette spirale vertigineuse s’abîmera, en 1996, avec l’émergence de deux nouvelles instances à vocation représentative: le Haut Conseil des Musulmans de France et son inévitable corollaire le Conseil Supérieur des Mosquées de France.

Au niveau de l’enseignement: Sixième langue dans le monde par le nombre de ses locuteurs (250 millions) contre 125 millions au français (12me position mondiale), l’arabe parait être la mal aimée des langues dans le domaine de l’enseignement en France, de la même manière que les vecteurs français à destination du monde arabe paraissent être les laissés pour compte de l’appareil audio‑visuel extérieur français. L’enseignement de la langue arabe en France, tel qu’il est conçu actuellement, loin de favoriser l’intégration, accentue la ségrégation. L’implantation de l’arabe se situe majoritairement là où se trouve son public, c’est à dire en banlieue et la quasi totalité du public de l’enseignement de l’arabe est a’ origine arabe. « Parent pauvre » de l’enseignement en France, l’Arabe compte 25 agrégés et 67 certifiés pour 70. 000 élèves et étudiants, soit un pourcentage de 0,48 pour cent par rapport à la totalité de la population scolaire française.

Loin de constituer un péril, le développement de l’enseignement de la langue arabe pourrait favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de citoyens biculturels, en mesure d’être des têtes de pont entre les deux rives de la Méditerranée. Et plutôt que d’être perçus comme la « cinquième colonne » d’un mythique ennemi héréditaire, ces citoyens bi‑culturels pourraient constituer les meilleurs VRP des réalisations d’un pays, qui est , ne l’oublions pas, le quatrième exportateur mondial.

Alors que la France réactive sa politique en direction du monde arabe, la sagesse commande d’assurer une mise au diapason de la politique gouvernementale à l’égard du fait arabe et musulman. «Une étude prospective réalisée pour le compte de l’Union européenne a conclu que l’écart de richesse entre le nord et le sud de la Méditerranée doublera d’ici l’an 2010 si rien n’était fait. Se déclarant partisans d’une politique de coopération trans-méditerranéenne, les quinze n’accordent pourtant à la zone que 10 pour cent des financements qu’ ls destinent aux pays en développement.»

La nouvelle projection diplomatique française a coïncidé, d’une part, avec une recomposition du paysage politique arabe consécutives aux difficiles échéances successorales (notamment en Arable Saoudite, en Palestine, et en Jordanie), et, d’autre part, avec la montée en puissance de la nouvelle génération issue de l’immigration, un des faits marquants de la prochaine décennie. La mise en cohérence suppose, sur le plan interne, de faire oeuvre de pédagogie politique à l’adresse de l’opinion française, de désenclaver en outre l’enseignement de la langue arabe en France, et, sur le plan international, de réhabiliter les ondes françaises à destination du monde arabo‑musulman. La revalorisation de l’image de l’Arabe en France est la première étape vers la levée de l’ostracisme qui le frappe depuis l’époque coloniale. Tant il est vrai qu’une politique d’ouverture envers le monde arabe est difficilement compatible avec une politique de fermeture à l’égard de sa propre communauté arabo‑musulmane, de même qu’une politique d’amitié avec le monde arabe est toute aussi incompatible avec une diabolisation des Arabes en France.

Bonnes feuilles

Livre « Guerre des ondes… Guerre des religions/ La Bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen » de René Naba

EXTRAITS Chapitre VII : La déconfiture des ondes françaises.

Face aux prédateurs électroniques anglo‑saxons, la France cultive quatre paradoxes jusqu’au paroxysme:

‑Chef de file de la Francophonie et porte étendard de l’Union européen dans la défense d’une spécificité culturelle face aux Américains dans les négociations de l’AMI, la France, premier paradoxe, est le principal diffuseur de programmes anglosaxons, hors stations officielles, en Méditerranée.

‑République laïque, un des premiers pays occidentaux à avoir procédé à la séparation de l’Église et de l’Etat, la France,‑deuxième paradoxe‑, est aussi le principal diffuseur de programmes religieux étrangers dans cette même zone méditerranéenne.

‑Chef de file des pays latins et longtemps fille aînée de l’Église dont l’adhésion millénaire à la catholicité a été célébrée, en septembre 1996, la France, troisième paradoxe, est le principal diffuseur d’émissions religieuses protestantes d’origine anglo‑saxonne.

‑Principale puissance musulmane de l’Union européenne, abritant la plus importante communauté arabo‑musulmane de l’Europe occidentale (5 millions de personnes), principal théâtre d’opérations, au niveau européen, des convulsions du monde islamique, avec lequel elle partage une façade maritime de 12.000 km, de surcroît première puissance méditerranéenne qui devrait être la principale interlocutrice de la rive musulmane de la Méditerranée, la France, quatrième paradoxe, est le seul grand pays occidental à ne pas disposer d’un « MEDIA DE SOUVERAINETÉ ET DE PLEIN EXERCICE » dans un secteur qui constitue, avec l’Afrique, sa zone d’action privilégiée.

Etonnant parcours que celui de la France, dont le bilan , au terme d’un quart de siècle de stratégie de communication, se réduit à la chronique d’une déconfiture programmée. Au premier rang des pays, au début de la décennie 70, dans le domaine des Médias, dans la sphère euro‑méditerranéene, la France en dépit de son incontestable atout représenté par l’héritage gaulliste, se retrouve, un quart de siècle plus tard, à l’arrière ban des grands pays occidentaux, supplantée même par les nouvelles puissances régionales, telle l’Arabie Saoudite.

Rien pourtant ne prédestinait l’audiovisuel extérieur français à pareille destinée. Rien, si ce n’est ce faux souci d’exception française, la fameuse « spécificité » qui va verser dans la spéciosité. Rien si ce n’est aussi et surtout une propension au di management panique », pour reprendre l’expression du sociologue Michel Crozier. Un comportement attentiste, où les solutions de circonstance prévaudront sur les règlements de fond, un comportement de frilosité, où la hardiesse d’une anticipation sera bridée par la quiétude procurée par le pourrissement d’une situation, où la sérénité et la rationalité céderont le pas devant la frénésie et l’improvisation générées dans une ambiance de catastrophisme.

Puissance comparable à la Grande‑Bretagne, la France présente un bilan à l’opposé, plus exactement aux antipodes de son rival anglais. Sans surprise. Quand la BBC étend le prestige du Royaume Uni au delà des océans, la SOFIRAD, pivot de l’appareil audio‑visuel extérieur français, et son appendice, RMC‑Moyent‑Orient, éclaboussent et ternissent de leurs scandales judiciaires, le rayonnement de la France à travers le monde. Alors que les Anglais sont au Zenith, les Français sont au Nadir, à bord de l’apopléxie: unique pays à disposer de trois radios opérant en Méditerranée ( RMC‑MO, MEDI 1 et Radio France Internationale), la France est aussi le seul pays dont la présence radiophonique a enregistré une régression notable dans cette zone.

Un rayonnement réduit à sa portion congrue: première radio toutes catégories sur l’ensemble du Moyen ‑Orient à sa création, il y a vingt cinq ans, RMC‑MO n’est plus, en 1996, que la première radio étrangère au Liban et dans une moindre mesure en Syrie, supplantée désormais par la BBC tant en Egypte, le pays le plus peuplé du Monde arabe, qu’en Arabie Saoudite, le plus grand marché de consommation arabe , et par vole de conséquence le premier pourvoyeur de recettes publicitaires du monde arabe.

La France se laissera vite supplantée non seulement par les anglo‑saxons qui assurent une couverture intégrale et simultanée de la zone aux meilleurs heures d’écoute et avec un confort d’écoute optimal, mais également par les nouveaux vecteurs transfrontières arabes (MBC, Radio Orient). Un constat longtemps occulté par la hiérarchie française de l’audiovisuel extérieur, mais reconnu par le Président Directeur Général de RFI, Jean Paul Cluzel, à l’occasion du rattachement de RMCMoyen‑Orient à RFI .

Dans son intervention devant le personnel de la SOMERA, le 19 novembre 1996, le nouveau président commun aux deux radios françaises a admis ‑publiquement et pour la première fois « l’érosion de l’audience » de RMC‑MO, en l’attribuant toutefois à l’apparition de concurrents, comme si la mission des responsables n’était pas d’anticiper l’évolution du cours des choses, de prévoir l’émergence de concurrents potentiels et le cas échéant de neutraliser leur intervention .

Pis, autre constatation dommageable: contrairement aux grandes radios occidentales les trois radios françaises ne sont jamais parvenues à assurer une pleine couverture de l’intégralité de la zone géographique relevant de leur sphère de compétence. Malgré le doublement de la puissance des antennes de RMC‑MO, la radio demeure inaudible une large fraction de la journée, dans un arc de cercle allant du sud du Caire au Golfe d’Oman. Lacune d’autant plus fâcheuse que, selon la variante moyenne des projections démographiques de l’ONU, le Moyen‑Orient, abritera trois des vingt Mégapoles du monde de l’an 2.000, avec le Caire (14 millions d’habitants), Téhéran (13 millions) et Bagdad (12 millions), trois capitales situées dans la sphère opératoire de RMC‑MO.

Quant à RFI, elle dispose, sur ondes courtes, d’un auditoire confidentiel, au point qu’une boutade lui attribue cet inestimable privilège d’ être  » l’unique radio au monde à ne pas risquer de poursuites pour diffamation » tant son auditoire arabophone du Moyen‑orient est restreint. MEDI 1 assure, pour sa part, une programmation hémiplégique de l’actualité dont est bannie toute critique à l’égard du pays hôte, le Maroc, actionnaire majoritaire de la station et un des grands acteurs de sa zone de diffusion.

A contre‑pied de la stratégie des autres puissances occidentales, la politique des bassins d’audience » ‑ un des grands dogmes de la politique française contemporaine, préconisée tant par les gouvernements successifs que par les grands ténors de l’audiovisuel, ‑ a finalement abouti à aménager une présence émiettée, à contrecourant de la communicablité des flux entre les deux versants du monde arabe, et, à fragiliser un dispositif dont les importants investissements sont sans commune mesure avec son faible rendement.

Toujours en vertu de la « spécificité française » la France a appliqué à la télévision la « théorie des bassins d’audience », mise en oeuvre avec le succès ‑ ou l’insuccès‑ que l’on sait, multipliant les vecteurs TV5‑CFI, Canal Horizons, ARTE etc…. Si la segmentation des vecteurs a voulu correspondre à une fragmentation de l’auditoire, elle a abouti, hors Europe, à des résultats inverses. Si cette politique a connu une certaine réussite dans la relation francophone (Europe‑Quebec), elle s’est traduite, sur le plan télévisuel, par une mise à l’écart de la France de l’ensemble arabo‑musulman. Ainsi, malgré la multiplicité des médias Radios‑TV, la France ne dispose d’aucun vecteur transrégional dans ce secteur de grande proximité. Sauf à vouloir sombrer dans une satisfaction béate le constat s’impose dans toute sa simplicité.

Sans vouloir épiloguer sur les raisons de son retard ‑ imputable tout autant au choix des hommes qu’ à un mauvais décryptage du nouveau contexte régional ‑, la France devrait compenser son retard face à la concurrence anglo‑américaine et saoudienne par une percée qualitative à l’effet d’accéder à nouveau à une position de leadership, la position qu’elle revendique dans son voisinage immédiat.

La France devrait ainsi sortir de sa frilosité, du faux sentiment de confort que lui procure le maintien dans l’audiovisuel, de structures de type colonial, d’entreprendre sans retard une oeuvre de réhabilitation de ses ondes et de décomplexer d’une manière générale ses rapports avec le Monde arabo‑musulman. Ses deux principaux vecteurs à destination de la zone sud de la Méditerranée sont, en effet, en état de quasi‑déconfiture: RMC‑Moyen‑Orient et l’Institut du Monde Arabe ( IMA ), les autres vecteurs sont, eux, frappés de précarité. Qui peut en effet garantir à moyen terme la pérennité du dispositif de Tanger (MEDI 1 ), alors que se pose le problème de la succession dynastique au Maroc, et la viabilité du dispositif du Gabon ( Africa N01 alors que la France vient d’essuyer une succession de revers au Rwanda et au Zaïre, fragilisant sa présence en Afrique centrale. La question est d’actualité quand bien même ces deux vecteurs connaissent un certain succès attribuable à une sorte de rente de situation, résultant tout à la fois de l’existence d’un marché captif et de l’absence d’une sérieuse concurrence.

Radio Monte Carlo ‑ Moyen Orient: Illustration symptomatique des déboires de l’audiovisuel extérieur français

Instrument d’accompagnement de ce qu’il est convenu d’appeler « la politique arabe de la France », RMC‑MO ou SOMERA (Société Monégasque d’exploitation et d’études de Radioffusion) a été créée en 1970 dans le cadre de lORTF, puis rattachée à la Sofirad, en 1975. Unique radio occidentale à caractère commercial opérant sur ondes moyennes vers le Moyen‑Orient, cette radio française dispose à Chypre d’un droit exclusif prohibant l’installation de toute autre radio commerciale diffusant vers le Moyen‑Orient, et l’autorisant à émettre en toutes langues à l’exception du grec et du turc, les langues vernaculaires de l’île .

Cette clause d’exclusivité géographique, valable jusqu’en l’an 2.000, place la radio française en situation de monopole sur le plan commercial, lui conférant un privilège tant à l’égard des radios occidentales qu’arabes et qui explique pour une bonne part le succès de la SOMERA. Un privilège monnayé à prix d’or: Un bonus de 25 millions de FF a été versé en 1981 au pays hôte pour empêcher l’installation d’un éventuel émetteur concurrent dans l’île. Cette concession a été renouvelée en 1991

Ce vecteur ayant vocation à servir de tremplin au rayonnement culturel de la France dans le Monde arabe va très vite se muer, par un incroyable dévoiement, en une station à la réputation sulfureuse et desservir le pays qu’il était censé servir. En effet, au mépris des règles les plus élémentaires de fonctionnement du service public, RMC‑MO va faire l’objet d’une captation de la part d’un clan familial, sous l’apparente indifférence des autorités de tutelle, au point d’apparaitre dans la décennie 80 comme la radio des « phalanges libanaises », les milices chrétiennes libanaises, suggérant une partialité de la France dans le conflit libanais .

Tout au long de cette période mouvementée de l’Histoire du Moyen‑Orient (Guerre du Liban, Guerre Irak‑Iran, Intifada palestinienne, Guerre Tchado‑Libyenne), la hiérarchie rédactionnelle présentait les caractéristiques typiques d’une structure népotique: Un directeur de l’information, cumulant les fonctions de Directeur des programmes et de Directeur de l’Antenne, qui englobe tout le personnel technique. Son propre frère et son propre neveu faisant office de secrétaires de rédaction, les autres postes de responsabilité confiés à la parentèle du directeur.

En outre, au mépris des règles de la déontologie professionnelle, le directeur de l’information se transformant en régisseur de publicité, percevait des commissions à titre de démarcheur de publi‑reportages des pays arabes, opérant une fâcheuse confusion des genres. En 1982, année marquée par le siège de Beyrouth par l’armée israélienne, le directeur a ainsi prélevé, à titre de « commissions pour démarchage publicitaire », la coquette somme de trois millions de FF, alors que la France s’escrimait à préserver au prix fort l’exclusivité commerciale de l’antenne de Chypre.

Autrement dit, la France se saignait pour qu’un de ses employés puissent tirer de substantiels profits personnels supplémentaires pour un travail pour lequel il était déjà rémunéré et qui relevait de ses attributions professionnelles, sans aucun bénéfice pour la collectivité nationale. Du jamais vu dans les annales de la communication des grandes démocraties occidentales.

Pis, son successeur, au mépris des règles de la neutralité et sans s’embarrasser de grandes considérations , a affermé l’antenne française à d’ hommes d’affaires libanais, à titre gracieux, alors que certains d’entre eux étaient directement impliqués dans le conflit libanais. Ce fut le cas notamment de Roger Eddé, qui disposait d’une rubrique hebdomadaire à RMC‑MO du seul fait de sa qualité d’ami du directeur. La présence insolite mais régulière sur les ondes françaises de cet entrepreneur de travaux publics et porte‑parole du Général Michel Aoun, chef militaire chrétien exilé en France, n’a jamais éveillé la moindre curiosité des autorités de tutelle. Pourtant en sa double qualité d’homme politique et d’homme d’affaires, M. Eddé bénéficiait d’une incomparable tribune et d’une publicité non moins égale et de ses retombées inhérentes sur le plan politique et mercantile.

Qu’un tel dispositif mercantilo‑clanique ait perduré pendant près de deux décennies et que dans le même temps la France, à travers cette même radio, ait pu servir de vecteur au prosélytisme religieux américain dans une zone travaillée par l’intégrisme alors qu’elle se posait en parangon d’une diversité culturelle humaniste, qu’ enfin, une telle excroissance ait pu se déployer et échapper à la vigilance des grands ténors de l’audiovisuel public qui se sont succédés à la tête du Holding français, suffirait entre autres à expliquer la régression médiatique française.

Tant de laxisme débouche inévitablement sur un collapsus, matérialisé, dans le cas d’espèce, par la bourrasque judiciaire qui a soufflé en 1994‑95 sur la Sofirad avec la double condamnation pénale de son Président‑Directeur Général et du Directeur Général de RMC‑MO. Tardive, la sanction s’est finalement abattue dans toute sa brutalité: la suppression de la Sofirad est à l’ordre du jour et la restructuration de RMC ‑Moyen‑Orient en cours. Avec d’infinies précautions, comme s’il s’agissait de ménager les susceptibilités des gouvernants successifs co‑responsables de cet état de fait, le Sénateur Jean Cluzel en prend acte dans son rapport parlementaire annuel: « La gestion de cette société (RMC‑MO) pour le moins laxiste, notamment en ce qui concerne le personnel, a été sanctionnée, au bout d’un trop long délai, par le remplacement du Directeur‑Général (Jacques Taquet) ».

Et pour masquer la faillite audio‑visuelle française vers le Monde arabomusulman, le rapporteur sénatorial multiplie les euphémismes: « Les relations entre RFI et la Somera ( …. ) reflètent le manque de réflexion stratégique de l’Etat dans son action audio‑visuelle à destination du Monde arabe » . Un manque de réflexion stratégique qui expliquerait les « redondances fâcheuses atténuant la lisibilité de la politique française ».

Le constat d’échec dressé sans complaisance, la réforme promettait d’être radicale. De retour aux affaires après une longue cure d’opposition, le pouvoir néogaulliste annonçait une ère nouvelle en nette rupture avec la « décennie de fric et de frime » tant décriée de l’époque du socialisme mitterrandien.

A grands renforts de publicité, il proposait de doter la France d’une force de frappe médiatique par le regroupement de l’ensemble des vecteurs opérant sur le théâtre international. Le point d’orgue de cette réforme dont l’ enjeu n’ était rien que moins que le maintien d’une sensibilité francophone dans le domaine de la communication mondiale, devait être le lancement d’une chaîne mondiale francophone d’information continue. En prélude à ce qui devait être une vaste opération de sauvetage et de reconquête , un « super‑président » a été intronisé à la tête de l’appareil audio‑visuel français. Confondant sans doute synchronisation et orchestration, le pouvoir chiraquien, contre toute attente, a porté son choix sur un ancien Directeur de l’Opéra, Jean Paul Cluzel, pour la mise en cohérence des divers opérateurs extérieurs. Ce choix avait été expliqué à l’époque par la proximité de M. Jean Paul Cluzel avec le premier ministre d’alors, M. Alain Juppé, dont il a été le camarade de promotion à l’Ecole Nationale d’administration et parrain d’un de ses enfants. Archétype des « Juppé boys » qui peuplèrent la haute administration durant le passage aux affaires du Député‑maire de Bordeaux, Jean Paul Cluzel, doté d’un budget en conséquence, a réussi le tour de force, un an après sa prise de fonction, à susciter une grève générale à Radio France Internationale (RFI), en Mars 1997, au moment précis où le Zaïre tombait sous les coups de butoir de Laurent ‑Désiré Kabilé. Cette grève de protestation d’une semaine a rendu aphone pendant toute cette période la « Voix de la France » sur le continent africain au moment où l’une de ses anciennes chasses gardées passait sous le contrôle de ses adversaires.

Autre théâtre d’intervention du « super‑président »: Le Moyen‑Orient. Tel un voltigeur des ondes, Jean Paul Cluzel, nullement instruit des déboires de ses prédécesseurs dans le magma libanais, va se livrer à une abracadabrante acrobatie juridico‑financière pour tenter de mettre pied sur le réseau de la bande FM à Beyrouth.

L’opération consistait, pour se conformer à la législation libanaise, de créer une filiale libanaise du Holding français, en plaçant à sa tête un journaliste libanais de RFI. Sans craindre la contradiction, le « super‑président » a sollicité le concours du groupe Hariri, l’adversaire le plus direct des stations françaises au Moyen‑Orient, pour la réalisation de ce projet, sans prendre en compte, non plus, les risques inhérents à ce genre d’opération, par exemple que la filiale libanaise ne s’affranchisse de la tutelle française et que son responsable ne devienne, du moins au Liban , l’alter‑ego de son employeur, le président du holding français, ou encore que le prestige des ondes françaises et leur ligne éditoriale en terre arabe ne deviennent tributaires de la gestion de la filiale libanaise.

Aucune de ces considérations n’a pu avoir un effet dirimant sur la détermination du « super‑président », ni non plus les mises en garde répétées de l’autorité de tutelle, jugeant ce projet « strictement dangereux », ne l’ont découragé dans sa quête permanente d’un effet d’annonce. Malgré toutes ses contorsions juridiques, M. Cluzel a été débouté dans sa demande pour avoir transgressé le sacro‑saint principe de l’équilibre confessionnel au sein des stations françaises.

Mettant à profit le tumulte politique suscité par la dissolution anticipée de l’Assemblée nationale, en Avril 1997, M. Cluzel a, en effet, ordonné la compression des effectifs de RMC‑Moyen‑Orient dans un mouvement de restructuration, justifié sans doute par l’Etat des finances de la station, mais qui est apparu à ses détracteurs comme étant un « plan d’épuration ethnique », dont la presse spécialisée française s’en est faite l’echo. Au niveau du service arabophone, le plan de compression a entraîné le départ de sept journalistes et animateurs de diverses nationalités arabes, tous de confession musulmane, avec, en contrepoint, la promotion de maronites (chrétiens libanais) aux postes de responsabilité directoriale et éditoriale.

En cédant au tropisme maronite, Jean‑Paul Cluzel a accentué l’hégémonie de ce clan au sein de la radio et enfoncé la station française dans l’ornière confessionnelle libanaise. Le « super‑président » a achevé ainsi d’accréditer l’idée que la France continue de cultiver le jeu des minorités au Moyen‑Orient et qu’à l’exIcusion des maronites aucune autre confession ne trouve grâce à ses yeux.

Que la France se pose en protectrice des minorités opprimées est tout à son honneur, mais qu’elle s’érige en parrain exclusif des maronites est révélateur du rétrécissement du champ de ses ambitions dans la sphère arabe, déplore une note d’évaluation ayant circulé au sein de la communauté journalistique arabophone d’Europe. Ce document, soumis à l’attention de la hiérarchie audio‑visuelle, et dont l’auteur a pu prendre connaissance, déplore en outre la confusion faite par le « super président » entre « culture et culturisme », ainsi que sa méconnaissance du tiers‑monde et des arcanes de la diplomatie internationale.

Loin d’être perçus comme les points névralgiques d’une guerre diplomatique à dimension culturelle, les divers postes de l’appareil audio‑visuel extérieur ont parfois fait office de sinécure pour affidés. Sophie Coignard et Marie Thérèse Guichard, journalistes à l’hebdomadaire « Le Point » soutiennent, en substance, que les bonnes fréquentations fondées sur les affinités intellectuelles, régionales ou sentimentales constituent l’un des plus puissants catapulteurs socioprofessionnels , en tout cas de loin plus importantes que la compétence ou l’expérience

Dans l’audiovisuel en particulier, leur ouvrage cite les cas récents de nominations se fondant uniquement sur les critères affectifs de la « marginalité partagée ». Il mentionne le cas d’un ministre de la communication, assisté de son conseiller privilégié, qui gère son domaine d’influence avec une particulière attention pour ses amis garçons », ou encore celui d’un  » Directeur d’une station de radio à vocation internationale, qui a tenu, dès son arrivée, à promouvoir autour de lui quelques amitiés masculines soigneusement choisies ».

Dans un domaine où la concurrence internationale est sans répit, ni concessions, ni les bonnes bonnes fréquentations, ni les contorsions périnéales ne dispensent d’un usage intensif du cortex cérébral. Fâcheuse coïncidence: la déconfiture des ondes françaises est survenue au moment stratégique où la concurrence anglo‑saxonne et saoudienne procédaient à leur déploiement planétaire, accentuant l’écart entre la France et ses rivaux traditionnels.

Ce développement est d’autant plus contrariant pour la France que la mise en place des vecteurs trans‑frontières saoudiens, avec leur programmation bilingue anglo arabe, a constitué un frein à l’essor de la Francophonie, aggravant aussi le recul de la langue française au palmarès des langues mondiales. Avec 500 millions de locuteurs, l’anglais se classe au 2 me rang mondial, derrière le chinois (1,5 milliards) à égalité avec le Hindi, alors que le Français (125 millions) , qui compte quatre fois moins de locuteurs que l’anglais se place en 12 éme position mondiale. Le Français se situe ainsi juste devant l’Allemagne (13 éme‑120 millions), mais loin derrière l’Espagnol (4me position ‑ 381 millions) ou même l’Arabe (6me position ‑ 250 millions). Le recul de la francophonie s’est accompagné, parallèlement, d’un phénomène de sur minoration de la langue arabe en France, alors que le Monde arabe constitue le bloc géopolitique le plus peuplé de son voisinage immédiat.

De cet « etat des lieux », il découle que l’appareil audio‑visuel extérieur français est obsolète face aux mastodontes occidentaux, tout comme l’espace hertzien français est d’une grande porosité face au déferlement des radios‑télévisions transfrontières arabes ciblant l’auditoire arabo‑musulman d’Europe Occidental. Pas moins de 27 chaînes de télévision appartenant à des pays arabes ou musulmans inondent de leur programme la France à partir des satellites Arabsat ou Eutelsat Il ‑F3.

Assistant passivement au redéploiement de ses rivaux tant sur le plan politique que médiatique, elle a répugné jusqu’à présent à prendre une initiative hardie qui rétablirait son influence et son prestige. Pis. la double déroute des ailes françaises face à British Airways, qui contrôle désormais 27 pour cent du trafic aérien français et la déroute des Ondes françaises face à la BBC ne paraissent pas avoir développer des vertus pédagogiques ou thérapeutiques sur les pouvoirs publics en France.

Ainsi le choix des responsables chargés de mettre en oeuvre la réforme de l’appareil extérieur français a paru davantage répondre au souci d’un verrouillage politique sur le plan interne, que d’un déploiement médiatique sur le plan international. Le parachutage fréquents d’énarques, parfois sans rapport avec l’information voire avec la communication, au sommet du dispositif international audio‑visuel s’est apparenté au cours de la dernière décennie à une valse de nantis sur fond de fracture sociale, justifiant a posteriori les vitupérations populaires contre la connivence énarchique des élites françaises et leur cécité politique et expliquant pour une part le camouflet électoral du pouvoir chiraquien.

D’une ampleur comparable à la révolution énergétique, la révolution dans le domaine de la communautique s’est amorcée à l’initiative des Etats‑Unis  en avance de 10 ans sur le 21 me siècle. Au moment où les grands conglomérats anglo ­saxons, ces « grands prédateurs électroniques » se livrent une bataille sans concession pour maîtriser les infrastructures de transmission et de diffusion de l’information, gage de leur domination économique et culturelle, la France, sauf à vouloir se disqualifier d’elle même de la compétition , se doit être présente dans cette bataille, par nécessité vitale, notamment dans son pré carré méditerranéen, un secteur qui constitue avec l’Afrique sa zone d’action privilégiée.

Il serait en effet dommage que la France soit maintenue à l’écart d’une zone qui représente un marché de près de 400 milliards de dollars, de surcroît, centre historique de l’Islam avec La Mecque (Arabie Saoudite), Qom (Iran), l’Université égyptienne d’Al Azhar, ainsi que par extension lInstitut de théologie de Lahore (Pakistan), un des grands pourvoyeurs de la jurisprudence islamique contemporaine. Tout aussi dommageable serait que le ciblage de cette zone soit négligé par dispersion des moyens et par manque d’imagination créatrice.

Ce qui priverait la France d’une présence d’autant plus nécessaire que le fait religieux devient un fait de société et un fait politique majeur de cette fin de siècle, et, sur le plan national, un fait incontournable. En un mot, il incombe à la France de tenir son rang, de ne pas sacrifier au court terme et surtout de ne pas insulter l’avenir, sous l’emprise d’un aveuglement qu’il faut espérer passager, ou plus simplement d’une pyscho rigidité nourrie de l’amère sentiment d’une nostalgie de grandeur.

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