Le Yémen entre unité et partition

Le Hadramaout, une plate-forme opérationnelle d’Al Qaida, au Sud Yémen, avec l’aide des saoudiens et un coup de pouce français.

Tawakol Karmane, Prix Nobel de la Paix 2011, une «passerelle entre la jeunesse saoudienne et le gouvernement de Ryad».

Paris- En exil depuis cinq mois à Ryad, Khaled Bahah, premier ministre et vice-président du Yémen, a repris pied samedi 1 er Août 2015, à Aden sur fond d’un paysage dévasté par les bombardements inconsidérés de la coalition pétromonarchique contre leurs contestataires houthistes et par leurs liaisons dangereuses avec les groupements djihadistes, leurs alliés souterrains quand bien même  inscrits sur la liste noire des organisations terroristes.   

Sans craindre la contradiction, l’Arabie saoudite s’est en effet appliquée à la faveur de la nouvelle guerre du Yémen à aménager une plate-forme opérationnelle pour Al Qaida, son ennemi intime, dans la Hadramaout (Sud-Yémen) afin de disposer d’un débouché maritime qui lui permettrait de contourner le détroit d’Ormuz, sous contrôle de l’Iran.

Cinq mois après l’offensive des pétromonarchies contre le plus pauvre pays arabe, menée avec le silence complice des pays occidentaux, le Hadramaout est tombée sous la coupe d’Al Qaida, paradoxalement, à la faveur d’un coup de pouce de la France à un mini débarquement des troupes pro saoudiennes à Aden, depuis la base militaire française de Djibouti et l’encadrement français des troupes saoudiennes assuré par le contingent de la Légion Etrangère stationné à la base aéro-terrestre française d’Abou Dhabi.

Le Hadramaout, la plus importante province du Sud Yémen, représentant le 1/5 du territoire sudiste, est ainsi en passe de devenir un sanctuaire d’Al Qaida, qui y fait régner sa loi, accaparant ses recettes, le transit de marchandises via le port de Moukalla, les royalties prélevés sur le transit du pétrole. Le Hadramaout  est à Al Qaida ce que le nord de la Syrie est à Daech, un levier terroriste aux mains des Saoudiens quand Da’ech remplit une fonction identique pour le compte de la Turquie.

Français et Saoudiens projetaient d’aménager une plate-forme territoriale au président fugitif Abdel Rabo Mansour Hadi afin d’y asseoir symboliquement son pouvoir sur le territoire national, mais, en embuscade, Al Qaida a raflé la mise, en un mauvais remake d’un mauvais film. Les belligérants saoudiens et leurs alliés français paraissent avoir perdu de vue le fait que le Yémen est la patrie d’origine du fondateur d’Al Qaida, Oussama Ben Laden.

Embourbée depuis cinq mois au Yémen, en dépit de l’armada qu’elle a mobilisée (1.500 avions, 150.000 combattants et le soutien discret de la V me flotte américaine (Golfe arabo-persique/Océan indien), la dynastie wahhabite baigne dans la plus grande confusion, s’appuyant sur le mouvement  Al Qaida, de même que le parti al Islah, proche des Frères musulmans, deux formations inscrites sur la liste noire des pétromonarchies, promues à nouveau au rang de partenaires de l’ombre.

La criminalisation de la confrérie et de son dérivé djihadiste Al Qaida apparaît rétrospectivement comme un leurre destiné à blanchir à bon compte l’image dégradée du Royaume par la dégénérescence djihadiste et ses excroissances. Le bourbier Yéménite a eu raison des velléités wahhabites relançant de plus belle la coopération entre les deux anciens partenaires arabes de l’Amérique dans sa guerre anti soviétique.

La guerre frontale contre le Yémen, engagée en mars 2015, deux mois après l’accession au trône du Roi Salmane, avec l’aide d’une coalition de sept pays sunnites, principalement les pétromonarchies du golfe, visait à terrasser le petit voisin, afin de l’arrimer définitivement à la sphère d’influence saoudienne et à l’aseptiser de toute velléité contestataire. A défaut, la dynastie wahhabite chercherait à provoquer une nouvelle partition du Yémen, pour réinstaller son homme de paille, le président Abd Rabbo Mansour Hadi, qui a déserté le pouvoir sous les coups de butoir de ses adversaires houthistes.

Les projets saoudiens se heurtent toutefois à la vive opposition des tribus du Sud Yémen qui y voient d’un très mauvais l’oeil la ré-intronisation sur le territoire du sud d’un mouvement qui a toujours été perçu par les sudistes comme une excroissance du wahhabisme obscurantiste, alors que le Sud Yémen est de nouveau animé d’une tentation indépendantiste.

La présence d’Al Qaida sur leur territoire est ainsi perçu, au mieux comme un cadeau empoisonné, au pire comme une bombe à retardement, à l’effet d’aiguiser le sentiment anti saoudien déjà vivace dans la province en raison du fait que le Royaume est considéré comme «l’usurpateur de trois provinces yéménites (Jizane, Najrane et Assir), annexées en 1932 et jamais restituées.

Revers majeur de la diplomatie wahhabite,  l’accord sur le nucléaire iranien, signé le 14 juillet correspondant au calendrier musulman à la «Nuit du destin» -Leilat Al Qadar, a suscité la fureur des Saoudiens qui ont donné libre cours à leur mécontentement en bombardant la raffinerie d’Aden, occupant une large fraction de l’ancienne base navale britannique à l’EST de Suez. Outre le Hadramaout, via la France, les Etats Unis ont offert aux Saoudiens, par un puissant soutien aéronaval, le contrôle de la majeure partie de l’ancien capitale du sud Yémen marxiste et à y faire atterrir un avion militaire, le 21 juillet dernier. En guise de cadeau compensatoire à l’Arabie saoudite de l’accord nucléaire iranien.

Cinq mois après l’offensive saoudienne, la mise au pas du Yémen marque le pas. Le président fantoche Abed Rabbo Hadi a été mis sur la touche depuis sa désertion de son poste, désormais encombrant même pour ses parrains wahhabites.  L’Arabie saoudite vise désormais la partition Yémen pour constituer un glacis stratégique sur son flanc sud, une position identique à celle constamment défendue par les Frères Musulmans, longtemps alliés des Saoudiens, criminalisés l’espace d’un printemps, à nouveau alliés à leur ancien parrain, dans un éternel jeu de dupes, dont ils pourraient être les deux grands perdants.

3.100 morts, 15.000 blessés, un million de déplacés, 245.000 réfugiés, 21 millions de personnes privées d’accès aux produits de première nécessité (nourriture, eau potable, soins médicaux).

Selon l’Organisation des Nations Unies, la guerre pétro-monarchique contre le Yémen a fait plus de 3 100 morts et 15 000 blessés, 1 million de déplacés et 245 000 réfugiés, et a créé une crise humanitaire sans précédent pour laquelle l’ONU a décrété le niveau d’alerte humanitaire maximal. Des frappes sans discernement ciblent l’ensemble des infrastructures civiles, jusqu’aux quartiers résidentiels, marchés, greniers, réservoirs d’eau, hôpitaux, écoles, mosquées, et même les vestiges archéologiques et tombeaux– ce qui rappelle que l’idéologie destructrice de l’État Islamique prend bien ses racines en Arabie Saoudite –, sans épargner les convois de civils fuyant les violences, et un véritable état de siège est imposé au Yémen.

Plus de 21 millions de personnes (soit 80% de la population du Yémen) sont privées d’un accès suffisant aux denrées et services de première nécessité –nourriture, eau potable, soins médicaux, électricité et fuel. D’ores et déjà, il apparaît que l’Arabie Saoudite a utilisé des armes non conventionnelles (armes à sous-munition, voire armes chimiques) et s’est rendue coupable de crimes de guerre voire de crimes contre l’humanité. Sans la moindre protestation occidentale.

La plus grande confusion règne du côté  occidental dans la guerre du Yémen en ce que leur alliance avec l’incubateur du djihadisme planétaire obère le discours sur une «guerre de civilisations», dont Manuel Valls, premier ministre, ne souhaite pas la perdre. En s’alliant avec ses ennemis? Effet second de la rationalité cartésienne? Nouvelle illustration du fardeau de l’«Homme blanc».?

Tawakol Karmane

La grande surprise est venue toutefois du retournement spectaculaire de l’activiste Tawakol Karmane, Prix Nobel de la Paix, en faveur de l’Arabie saoudite contre son propre pays.

Tawakol Karmane s’était distinguée par ses critiques incisives contre le royaume saoudien et ses ingérences permanentes dans la vie politique du Yémen, ainsi que pour son rôle dans le soulèvement contre le précédent régime du Général Ali Abdallah Saleh, ancien protégé de la dynastie wahhabite.

Indice d’une grave confusion mentale, Tawakol Karmane, première femme arabe à être  distinguée du prestigieux Prix Nobel de la Paix, s’est ralliée au régime le plus restrictif  concernant les droits de la femme. Sans la moindre objection sur le statut ultra restrictif de la femme en Arabie saoudite, sans la moindre préoccupation quant à une possible réforme future du statut de la femme saoudienne, ni non plus sur une promesse d’aide à la libéralisation du statut de la femme au Yémen où 57 pour cent des femmes, analphabètes, subissent la loi patriarcale du «mariage forcé».

Tawakol Karmane a donné son accord pour «servir de passerelle entre la jeunesse yéménite et le gouvernement de Ryad». Sans le moindre marchandage. Par sectarisme en ce que la pasionaria yéménite de la liberté est en fait un membre influent du parti Al Islah, l’émanation yéménite de la Confrérie des Frères Musulmans.

Unique femme nobélisée membre d’une confrérie qui servi de matrice à Al Qaida. Son organisation, l’ONG nord yéménite «Womens Withoud Chains»- comble de paradoxe pour une alliée effective de la dynastie wahhabite- a bénéficié des subsides de la NED (National Endowment for Democray), durant les deux ans qui procédé le déclenchement du mal nommé «printemps arabe», de l’ordre de 150.000 dollars, sur un total de 4,5 millions aux ONG yéménites.

Tawakol Karmane a obtenu le prix Nobel de la Paix, en 2011, du temps de la lune de miel entre l’administration américaine et les néo-islamistes arabes dont plusieurs dirigeants ont été distingués dans les cénacles de Washington.

Au terme d’un entretien, à sa demande, au siège de la mission saoudienne aux Nations-Unies, Tawakol Karmane a donné son accord non seulement pour «servir de passerelle entre la jeunesse yéménite et le gouvernement de Ryad»  (avec le gouvernement de Ryad et non avec la jeunesse saoudienne)  et de «prôner des réformes politiques du pays dans un sens qui soient  conformes à la politique saoudienne».

Tout cela au nom du «combat contre les Houthistes», précise un cable wikileaks sur les messages diplomatiques saoudiens publié par le quotidien libanais Al Akhbar

Un autre mouvement de bascule a été opéré par le clan Abdallah Hussein Al Ahmar, président de la confédération  Hached, l’une des deux grandes confédérations tribales yéménites, ancien pivot de l’influence saoudienne au Yémen en tandem avec les Frères Musulmans. Du temps de la rivalité entre les deux frères ennemis du Wahhabisme (Arabie saoudite et Qatar), la confédération tribale s’est ralliée à son grand mécène, le Qatar, au début du «printemps arabe» «pour plusieurs centaines de millions de dollars». Contre des arguments sonnants et trébuchants, il a réintégré de nouveau le giron saoudien depuis que le Royaume a pris la tête de la coalition anti-yéménite.

L’ambassadeur saoudien en poste à Sana’a  avait pourtant  mis en garde Ryad, déconseillant ses supérieurs de créer les conditions d’une «guerre confessionnelle».

«La guerre confessionnelle n’a pas lieu d’être au Yémen. Les chiites Yéménites relèvent du Zayédisme, un courant qui incline à la modération. Les Houthistes, en tant que tels, ne représentent pas un danger»,a fait valoir le diplomate consignant ses observations à la suite de l’adoption d’un plan saoudien pour le Yémen au titre évocateur «Projet saoudien au Yémen pour faire face au projet iranien».  Le rapport saoudien, révélé par les Saudi Cables, impute les devoirs saoudiens au Yémen au fait que les chefs des tribus yéménites son davantage intéressés par le trafic des armes et des stupéfiants et qu’ils tirent prétexte de la guerre pour exercer un chantage sur l’Arabie saoudite pour lui soutirer davantage de fric».

L’intégralité du  câble saoudien sur les raisons de l’échec saoudien au Yémen sur ce lien:

Sur les autres aspects du conflit Arabie Saoudite-Yémen, CF:

Retour sur la séquence de la décennie 1990 avec la réunification du Yémen et le contre-jeu de la confrérie des Frères Musulmans

Le Yémen  à l’heure de l’Unification par René Naba, responsable du Monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP (Revue «Machreq-Maghreb» Documentation française 19 janvier 1990)

L’accord d’Aden et l’accélération du processus d’unification.

Sous le regard sourcilleux des riches monarchies pétrolières voisines, une expérience originale dans le Monde arabe se déroule depuis le début de l’année 1990.

Conséquence indirecte de la «Glasnot» soviétique, de la réduction drastique de l’aide soviétique à son poulain sud yéménite, de la sanglante lutte à Aden qui l’a considérablement affaibli, de la faillite économique qui s’est ensuivi et de la nécessité pour les deux Yémen de faire contrepoids à leurs voisins -l’Arabie saoudite et le Sultanat d’Oman- cette expérience, toutes proportions gardées, est à rapprocher de ce qui se passe en Allemagne consécutive  à l’effondrement du Mur de Berlin.

L’ouverture politique et économique s’est, en effet, doublée de l’achèvement d’un processus d’unification entre ces deux turbulentes républiques, aux régimes politiques diamétralement opposés: la République démocratique populaire du Yémen (Sud) et la République Arabe du Yémen (Nord). Les deux Yémen sont avec le Soudan, la Somalie et la Mauritanie les pays les plus démunis du Monde arabe.

Mais ce nouvel ensemble de 10 millions d’habitants pour 700.000 km2 situé à la jonction de la Mer Rouge de l’Océan Indien, via le Détroit de Bab El Mandeb, présente un intérêt stratégique de premier plan malgré sa pauvreté.

Le Nord comptait, selon le recensement de 1986 7,3 millions d’habitants sur 200.000 km2; Le Sud 2,5 millions d’habitants sur 450.000 km2. Pour le Sud Yémen, le PNB par habitant, s’élevait, en 1987, à 450 dollars contre 527 dollars en 1984; soit une réduction de 77 dollars en trois ans qui s’explique par les destructions provoquées par la guerre intestine en Janvier 1986. Un rapport officiel publié après les combats évalue à 120 millions de dollars (soit 10 pour cent du PNB de 1987) le montant des dégâts.

La guerre intestine a abouti à l’éviction du président Ali Nasser Mohamad, à la décapitation de l’appareil du parti socialiste sud-yéménite et la mort au combat de l’idéologue du parti unique, Abdel Fattah Ismail.

L’encours de la dette publique extérieure s’élève en 1988 à 1,446 milliards de dollars, soit 134 pour cent du PNB. Facteur aggravant de la crise économique du sud-Yémen, les transferts de fonds des travailleurs immigrés ont chuté de moitié depuis 1984 du fait du marasme économique générale qui a frappé la région pétrolière du Golfe depuis le début de la guerre irako-iranienne (1979-1989) et l’effondrement des cours du brut.

Enfin la réduction drastique de l’aide soviétique, passée de 400 millions de dollars en 1988 à 50 millions de dollars un an après, en 1989, a considérablement réduit la marge de manœuvre d’Aden, ne lui laissant pratiquement plus le choix.

En ce qui concerne, le Nord Yémen, son PNB par habitant s’élevait en 1988 à 500 dollars, sa dette extérieure à 1,8 milliards de dollars, alors que ses ressources, cette année là, se chiffraient à 665 millions de dollars. A cela s’ajoutaient 600 millions de dollars provenant des transferts de fonds des travailleurs immigrés.  Relativement plus prospère, l’économie du Nord devrait pouvoir profiter de l’ouverture du sud à ses produits. Le Nord, exportateur de fruits et légumes, envisage dans cette perspective de développer des projets industriels et agro alimentaires.

Le pétrole, dont la découverte récente dans la zone de Maarib, a constitué une source de tension entre les deux pays, a finalement favorisé l’amorce d’un processus d’unification entre les deux entités rivales. En 1988, une société conjointe a été constituée afin de procéder à l’exploitation pétrolière et minière dans le périmètre Maarib–Shabwa, démilitarisé pour la circonstance.

Les répercussions politiques de l’accord d’Aden: une course vitesse avec les islamistes.

L’accord portant réunification des deux Yémen a été signé à Aiden le 30 novembre 1989. La proclamation de l’état yéménite unifié est intervenue le 22 Mai 1990.

Tout  commence le 30 novembre 1989, à l’occasion du 32 me anniversaire de l’indépendance de la république démocratique populaire du Yémen (RDPY) du sud Yémen. Les dirigeants des deux Yémen, Ali Abdallah Saleh (Nord) et Ali Salem Al Baîd (Sud) signent un accord à Aden prévoyant l’unification de leurs pays respectifs dans un délai d’un an, objectif poursuivi depuis de longues années, mais sans cesse différé. Cette fois, cependant, l’entente repose sur de solides fondements: Le pétrole et les espoirs qu’il ne manque pas de susciter. La proclamation d’Aden prévoit en outre la constitution dans un délai de deux  mois d’une commission politique inter-yéménite chargée de définir les modalités de participation des «courants nationalistes et démocratiques» à la vie politique du pays.

Vers le multipartisme: l’entrée en jeu de nouvelles forces politiques, notamment les fondamentalistes du sud.  «Forces patriotiques» versus fondamentalistes pro saoudiens

Douze jours plus tard, le 11 décembre 1989,le Comité central du Parti socialiste sud yéménite (PSY), parti unique de la seule République marxiste du Monde arabe, accorde droit de cité au multipartisme. La «libre constitution de partis politiques» est autorisée et le Parti socialiste sud-yéménite est chargé de «prendre toutes les mesures nécessaires visant à promulguer une loi sur les partis politiques» et de «réhabiliter tous les éléments nationalistes et démocratiques».

Discrets jusqu’à présent, les fondamentalistes du sud, profitant de la latitude qui leur est offerte, développent une offensive contre les «athées» sur lesquels ils ont une revanche à prendre, et, contre «l’unité» des deux Yémen, qu’ils combattent craignant d’être minoritaires face à la conjonction des «forces patriotiques» des deux pays.

Objet de sollicitations aussi pressantes que subites, les «forces patriotiques» réhabilitées sont en fait tous les «laissés pour compte et les déçus du socialisme condamnés à l’exil au Nord-Yémen, en Égypte, en Arabie saoudite, en un quart de siècle de régime mariste… c’est à dire les Nassériens les baasistes, les nationalistes arabes qui ont mené le combat contre la présence britannique à Aden sous le commandement du FLOSY du nassérien Abdel Kader Makawi, disciple de Georges Habbache, chef du mouvement nationaliste arabe qui mutera par la suite, à la chute du protectorat britannique d’Aden, en Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP). Dans l’esprit des dirigeants d’Aden et de Sana’a, tous deux inquiets des poussées islamistes alimentées par la monarchie wahhabite, ces «forces patriotiques» devaient constituer le socle sur lequel ils escomptaient édifier le nouvel état unitaire.

Quand la confrérie des Frères Musulmans combattait l’Unité du Yémen

Le 5 avril 1990, le Comité central du PSY, dans une démarche destinée à prouver à la fois et sa détermination et sa bonne foi, décide d’élargir la représentativité du parlement sud-yémenite, augmentant le nombre des députés qui passe de 111 membres à 133 membres, attribuant un quota de 20 pour cent des sièges aux représentants des «forces patriotiques, des personnalités indépendantes et des représentants du capitalisme national».

Le conseil présidentiel, l’organe collégial de l’exécutif dirigé par Haydar Abou Bakr Al-Attas, est élargi, passant de 19 à 25 membres. L’identité des nouveaux membres n’est pas révélée. Mais le PSY attaquait au passage, sans les nommer, «les forces obscurantistes qui entravent la marche vers l’unité» des deux Yémen. Claire allusion à l’agitation d’inspiration intégriste dont le sud-Yémen a été le théâtre à partir du mois de février, soit deux mois après la conclusion de l’accord d’unification.

Si, au Nord-Yémen, le phénomène fondamentaliste est patent -les Frères Musulmans ont obtenu 30 pour cent des sièges, dont 5 sur 7 à Sana’a à l’occasion des premières élections législatives qui se sont déroulées dans ce pays en juillet 1989- il n’en n’était pas de même au Sud Yémen.

Sous le règne du Parti unique et du dogme marxiste, rien n’émergeait au delà des certitudes officielles. Dans les mosquées, les vendredis, les sermons étaient assurés par des religieux respectueux de l’ordre établi. La dissimulation était de mise. En Février 1990, pourtant, des cassettes pré-enregistrées contenant les mots d’ordre des islamistes ont fait leur apparition au Sud-Yémen. Celle qui fut le plus de bruit fut celle d’Abdel Wahid Al Zindani, un des chefs de file des fondamentalistes yéménites, dont l’influence est grande sur les tribus du Nord. La cassette s’en prenait à «l’état unitaire yéménite» et lançait un appel pour que le projet de l’unification soit combattu.

Prenant le relais, fait sans précédent, dans les annales de la presse sud-yéménite, l’officieux quotidien 14 Octobre met en cause, dans un éditorial publié le 20 Février 1990, la «minorité athée» ciblant implicitement l’équipe marxiste.

L’auteur de cet article, Mohamad Abdo al-Amari, invitait le parti au pouvoir à «renoncer aux idées importées et à amender sa conduite». Provocation ou ballon d’essai? La publication de cet article dans un quotidien pourtant sous contrôle du gouvernement pose en tout cas la question de l’étendue des ramifications et des connexions islamistes dans les organes du pouvoir à Aden. La sanction n’a d’ailleurs pas tardé à s’abattre. Le Rédacteur en chef, Mohamad Hussein Mohamad, a été démis de ses fonctions.

Selon «Al Hayat», quotidien libanais paraissant à Londres, l’événement n’était pas sans rapport avec la venue au Sud-Yémen du Colonel Ali Abdallah Saleh, président du Nord-Yémen, pour une rencontre au sommet avec Ali Salem Al Baîd, secrétaire général du PSY, à Mikras, au nord-est d’Aden, pour accélérer une unification à laquelle les islamistes sont hostiles.

Le rapprochement inter-yéménite au sommet s’est accompagné, parallèlement, d’une ouverture politique entre les divers protagonistes de l’échiquier yéménite. Des exilés du Nord retrouvaient leur pays  d’origine, alors que ceux du sud entreprenaient une démarche identique. C’est ainsi que Jarallah Amr, secrétaire général du Parti de l’Unité populaire yéménite effectuait une visite à Sana’a après huit ans d’absence. Originaire du Nord-Yémen qu’il avait quitté en 1982, Jarallah Amr avait exercé des fonctions dirigeantes au Sud Yémen en tant que membre du parti socialiste yéménite.

Pareils chassés-croisés ont été fréquents: Ainsi Abdel Fattah Ismail, une des figures historiques de la guerre d’indépendance du Sud-Yémen et ancien Secrétaire du Front National de Libération (FNL) sud-yéménite, était originaire du Nord. En revanche, Abdallah al Asnaje, longtemps chef de la diplomatie nord-yéménite est originaire du sud, qui plus est, ancien dirigeant du FLOSY (Front of Liberation Of Occupied South Yemen).

Initiateur de la guérilla anti britannique à Aden, le FLOSY avait été éliminé par le FNL qui l’avait coiffé au poteau au moment du retrait britannique de la base d’Aden.

La visite de Jarallah Amr à Sana’ a été interprétée comme relevant de la volonté des dirigeants des deux pays de constituer une sorte d’alliance entre les forces politiques des deux Yémen, les fameuses «forces patriotiques» en vue de faire pièce au fondamentalisme et favoriser le retour des hommes d’affaires, représentatif du «capitalisme national».

Nouveau bond vers l’assainissement du climat inter-yéménite:Le 16 mars, alors que Vladimir Poliakov, directeur du Département du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord au ministère soviétique des Affaires  étrangères venait remettre à Aden un message du Kremlin soutenant le processus d’unification, un groupe des dirigeants de l’opposition sud-yéménite arrivait à Aden pour des discussions avec les autorités. Cette visite peut être considérée comme symétrique de celle effectuée le 21 février par Jarallah Amr. Selon l’organe des syndicats sud-yéménites, Saout Al Amal (la voix des travailleurs), cité par Al Hayat, de nombreux opposants sud-yéménites ont alors regagné Aden: Abel Rahman Al-Jaafari, président de la Ligue des Fils du Yémen, Mohsen Mohamad Ben Majid, secrétaire général  du mouvement.

Dans un communiqué publié à Sana’a peu avant ce déplacement, le mouvement, fondé à l’indépendance du Sud-Yémen en 1967, avait annoncé qu’il ne se considérerait plus comme un parti d’opposition. D’autres personnalités ont emprunté la même démarche, notamment Hussein Achal, Mohamad Ajrama, Abdallah Darwiche, Hussein Abdo, Abou Bakr Chafic, Ali Al Ghafes, Abdel Karim Chahed.

Relance de l’agitation islamiste…contre la mixité et pour le renforcement de  l’enseignement religieux.

Presque simultanément, la police intervenait à Aden, le 23 Mars, pour disperser un rassemblement de plusieurs centaines d’étudiants qui réclamaient la suppression de la mixité et de l’enseignement du marxisme, de même que le renforcement de l’enseignement religieux.

Plus grave encore, deux jours plus tard, le 25 Mars, des accrochages éclataient à Moukalla, à 600 km à l’est d’Aden, chef lieu de l’Hadramaout, où les structures tribales sont encore vivantes et les liens avec l’Arabie saoudite et le Sultanat d’Oman demeurent étroits à travers une émigration fort ancienne. Ces accrochages mettent aux prises forces de l’ordre et un groupe d’étudiants acquis aux idées fondamentalistes. Selon le ministère de l’Intérieur, des «éléments hostiles à la démocratie» se sont infiltrés parmi les manifestants, blessant un soldat.

Faisant suite à ces accrochages, une temporisation est intervenue. Des hommes de religion et des Imams des mosquées, réunis à Aden, le 28 Mars, en présence du Dr. Seif Sael, membre suppléant du Politburo et Abdel Rahim Abdel Latif, vice-ministre des Biens religieux. Un hommage a été rendu, à cette occasion au rôle des hommes de religion. Les participants ont souligné «la nécessité de faire revivre le visage honorable du patrimoine arabe et islamique» et de s’opposer avec force à ceux qui cherchent à le dénaturer; une attaque à peine voilée contre les islamistes.

La réunion du clergé institutionnel s’est doublée sur le terrain d’une manifestation de protestation contre l’agitation fondamentaliste, animée par les partisans du pouvoir sud-yéménite au même endroit où s’était déroulée la manifestation que celle des fondamentalistes.

Des assurances avaient été données, par ailleurs, par Sana’a à Aden quant à la neutralisation de l’ancien président sud-yéménite Ali Nasser Mohamad, réfugié au Nord-Yémen depuis 1986, à la suite de l’échec de son coup de force contre l’aile pro-soviétique du Sud-Yémen. Dans un geste de bonne volonté destiné à surmonter les séquelles du passé, le conseil présidentiel sud-yéménite a promulgué, le 13 avril 1990, une amnistie à l’égard du frère de l’ancien chef de l’état, Suliman Nasser Mohamad et de trois anciens membres du politburo: Abou Baker Bas-Dhib, Anis Yahya Hasssan, et Abdel Ghani Rada. L’amnistie a englobé tous les partisans d’Ali Nasser Mohamad.

L’Unité a finalement été ratifiée par les deux parlements et proclamée solennellement le 23 mai 1990, au terme dune course de vitesse engagée par les dirigeants des deux Yémen contre les opposants islamistes, dont les représentants au parlement nord-yéménite ont boudé le scrutin.

Avec plus de dix millions d’habitants, le nouvel état yéménite devient l’un des pays les plus peuplés de la Péninsule arabique. Une force avec laquelle les états de la zone devront compter, alors que les liens se resserrent entre les états du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et que les deux monarchies voisines -Arabie saoudite et Yémen-, ont signé le 22 mars, deux mois avant l’unification yéménite, un accord de délimitation de leurs frontières. Face à un tel développement, il est vraisemblable que le nouvel état unifié souhaitera adhérer au Conseil de Coopération Arabe, la structure concurrente du syndicat pétro-monarchique, dont le Nord- Yémen faisait déjà partie, en même temps que l’Égypte, l’Irak et la Jordanie.

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