Le Liban, laboratoire idéologique du Moyen-Orient

Beyrouth | 15 mai 1970 – D’un envoyé spécial de l’AFP

Beyrouth (AFP) Une dizaine de partis politiques –les uns «semi clandestins»- les autres «autorisés» – pour deux millions d’habitants…le Liban, se plait-on à répéter ici, justifie pleinement sa réputation de «laboratoire idéologique du Moyen-Orient».

C’est un fait que tous les courants idéologiques de la région, à défaut d’y avoir étés sécrétés, se sont propagés à partir du Liban. Le baasisme dans ses deux tendances, irakienne et syrienne, le nationalisme arabe dans tous ses aspects (syrien ou unioniste) sont représentés au Liban par des formations politiques qui bien que non autorisées n’en déploient pas moins une activité fébrile.

Elles ont en commun leur semi clandestinité, leur «progressisme», leur idéologie à vocation régionale -ou internationaliste dans le cas du parti communiste- et leur recrutement pluriconfessionnel ou plutôt aconfessionnel.

À l’inverse, les partis «libanais» sont à l’image du pays. De vastes groupes d’intérêts avec une doctrine souple et accommodante ainsi qu’une discipline flexible. C’est que plus d’un quart de siècle après l’indépendance, acquise en 1943, la vie politique libanaise reste dans une large mesure conditionnée par le «confessionnalisme».

Le Pacte National dont est issu le confessionnalisme visait d’abord à assurer un équilibre intercommunautaire entre les Musulmans (Sunnites, Chiites, Druzes) et les Chrétiens (maronites, Grecs orthodoxes, Grecs catholiques, Latins, Arméniens catholiques, Arméniens orthodoxes). Il cherchait à concilier les tendances panarabistes des Musulmans et le «caractère spécifique» du Liban -perméable aux influences occidentales- invoqué par les Chrétiens.

Ce souci d’équilibre se reflète dans la loi électorale qui répartit les sièges parlementaires en fonction de l’importance numérique de chaque confession.

Dans cette optique, les partis ne sont pas des «groupements politiques organisés en vue de la conquête et de l’exercice du pouvoir». Ce sont plutôt des formations qui tendent à «assurer une présence», c’est-à-dire à prévenir tout empiètement d’une communauté sur les droits de l’autre communauté.

Ce qui explique que la plupart du temps un leader local («féodal» comme disent les progressistes) d’une communauté donnée, crée un parti, recrute ses membres dans sa circonscription électorale afin de préserver les «droits régionaux» de sa communauté. En période de crise, la protection des «droits nationaux» d’une communauté se fait par coalition au sein d’un même groupe parlementaire des divers blocs régionaux de cette même communauté.

C’est ainsi que l’alliance tripartite, qui regroupe les partis des leaders chrétiens, –Camille Chamoun pour la région du Chouf, Pierre Gemayel pour celle du Metn et Raymond Eddé pour le district de Jbeil–, est un exemple de cette cohésion communautaire. Les Phalanges libanaises (chrétiens) et les Najjadés (Musulmans) constitués la même année en 1936 par deux pharmaciens sont une illustration parfaite de la symétrie (chrétiens,musulmans)à de la vie politique libanaise.

Les 60.000 Phalangistes sont issus d’un ancien club sportif, les 30.000 Najjadés du scoutisme musulman. Armés, casqués et bottés, les membres de ces deux partis constituent les troupes de choc des manifestations et, bien entendu, des contre-manifestations.

Les Phalangistes de Pierre Gemayel pour la plupart habitant les quartiers «EST» de Beyrouth veillent au maintien de la position particulière du Liban et de son ouverture occidentale. Les Najjadés (en français secouristes), qui vivent en majorité dans les quartiers «OUEST» de la capitale veulent conserver au Liban son caractère arabe et son «ouverture vers les pays de l’EST.

Le Parti National Libéral (PNL) du maronite Camille Chamoun et le parti progressiste du druze Kamal Joumblatt assument les mêmes responsabilités, chacun pour sa confession, mais au niveau national en raison de l’ascendance de ces deux personnalités et de leur prestige.

Le Bloc National et le Dastour (parti constitutionaliste) survivance des luttes électorales de l’époque du mandat français réunissent chacun deux à trois mille membres, vivant dans le souvenir des deux anciens présidents de la république Emile Eddé et Béchara el Khoury, le premier du bloc national, le second du parti Ad-Dastour. Leur influence politique est certainement disproportionnée au nombre de leurs adhérents.

Phalangistes, Najjadés, Libéraux et Progressistes reçoivent tous une formation paramilitaire mais manifestent une réticence marquée à l’égard du service militaire obligatoire quand bien même les uns se réclament du libéralisme (les partisans du président Chamoun) et les autres de la non violence du Mahatma Gandhi (les militants de Joumblatt). Ils se déclarent tous laïcs mais fondent leur influence sur le confessionnalisme. Admirateurs des régimes autoritaires chez les autres, ils sont réfractaires à la discipline chez eux.

D’aucuns attribuent ces contradictions à la nature de «l’homme libanais», individualiste, qui a dû ruser avec les divers envahisseurs, Grecs, Arabes, ottomans, Français, pour se tirer seul d’affaire et offrir au monde l’exemple d’une «Démocratie levantinisée».

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