Le Golfe arabo persique, piège militaire

Casse-tête diplomatique, gigantesque cimetière marin | AFP Paris

Article réactualisé le 10 janvier 2008 à l’occasion de la signaure d’un accord entre la France et les Emirats arabes Unis concédant une base navale française à Abou Dhabi.

Veine jugulaire du système énergétique mondial, par où transite 40 pour cent de la consommation pétrolière, le golfe Arabo-persique est l’une des zones les plus convoitées du monde. Voie d’eau d’un millier de km, le Golfe borde l’Iran, qui se veut le fer de lance de la Révolution islamique, l’Irak, sous occupation américaine, qui se vivait sous Saddam Hussein, comme la sentinelle avancée du monde arabe sur son flanc oriental, ainsi que six monarchies pétrolières de constitution récente, faiblement peuplées et vulnérables mais dont la production brut vient au premier rang du monde. Lieu probable de l’éventuelle future confrontation américano-israélo-iranienne, le golfe Arabo-persique est un piège militaire, un casse-tête diplomatique, et surtout un gigantesque cimetière marin. Un rapport conjoint des services de renseignement américains, publié à l’automne 2007, a conclu à l’arrêt du programme nucléaire militaire iranien depuis 2003, alors que simultanément une simulation de l’État-major de la marine américaine concluait à la destruction de la totalité de la Vème Flotte américaine basée à Bahreïn en cas d’une offensive contre l’Iran.

Malgré la circonspection apparente des services américains, la tension demeure forte dans la zone comme en témoigne le dernier incident naval américano-iranien survenu le 7 janvier 2008 à la veille de la tournée de George Bush au Moyen-Orient et les déclarations belliqueuses faites par le président américain le 12 janvier 2008 lors de son séjour dans les pétromonarchies du Golfe. Des analystes occidentaux prêtent en effet l’intention aux États-Unis de se lancer –ou d’autoriser Israël à se lancer- dans une opération contre l’Iran dans une sorte de fuite en avant visant à compenser ses revers d’Irak et à dépasser du même coup la crise du surendettement américain en offrant une diversion au krach prévisible du système financier mondial.

Zone intermédiaire entre l’Europe, dont elle est le premier fournisseur de pétrole, et, l’Asie, deux zones qui seraient les premières touchées par une éventuelle interruption du trafic maritime, le Golfe a été, à ce titre, le théâtre de concentration de deux armadas en deux décennies: lors de la « guerre des pétroliers » entre l’Irak et l’Iran (1986-1987) et de la guerre de la coalition occidentale contre l’Irak, en 2000. En septembre 2007, lors de l’épreuve de force entre les États-Unis et l’Iran à propos du nucléaire iranien, la plus importante concentration navale y était déployée.

Trois porte-avions à propulsion nucléaire, dont le Nimitz, le plus grand porte-avion du monde, ainsi que le Dwight Eisenhower et  le John Stennis- soutenus par une quarantaine de bâtiments d’escorte, et près d’une centaine d’appareils de l’aviation embarquée, avaient été affectés à cette zone.

Ils y bénéficient de l’appui de la gigantesque infrastructure militaire américaine en Irak, le nouveau champ d’expérimentation de la guerre moderne américaine dans le tiers-monde, de la base navale de Manama (Bahreïn), point d’ancrage de la Vème Flotte américaine dans cette région pétrolifère, d’Israël, le partenaire stratégique des États-Unis dans la zone, ainsi que des bases relais de Diego Garcia (océan Indien) et de Doha (Qatar), qui abrite le poste de commandement opérationnel du QAOC, le centre d’opérations aériennes qui gère les bombardements aériens sur l’Irak et l’Afghanistan ainsi que le CENTCOM, le commandement central américain dont la compétence s’étend sur l’axe de crise qui va de l’Afghanistan au Maroc.

Cette armada, plus substantielle que celle massée face à l’Irak, en 2003, et face à l’Afghanistan, en 2001, constituait la plus importante concentration navale depuis le déploiement occidental au large de Beyrouth, en février 1984, qui était intervenu après la prise de contrôle de la capitale libanaise par les milices chiites et les attentats anti-occidentaux contre le quartier-général français du Drakkar (59 morts français) et le quartier-général américain de l’aéroport de Beyrouth (212 Marines US tués). De son côté, l’Iran avait aligné une flotte de sous-marins, une flotte d’aéroglisseurs, l’une des plus importantes du monde, de ROV (véhicules actionnés à distance), d’unités aéroportées comprenant plusieurs escadrons d’hélicoptères, des dragueurs de mines et un important arsenal de missiles antinavires. Outre l’incident naval irano-américain, la marine iranienne s’est livrée à un coup de force contre une patrouille britannique, au printemps 2007, capturant sans coup férir 15 marins. Indice d’une nervosité grandissante, ces incidents s’apparentent à des rounds d’observation opposant l’Iran aux pays occidentaux ayant participé à l’invasion de l’Irak, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Un gigantesque cimetière marin

La « guerre des pétroliers » qui a opposé l’Irak et l’Iran pendant près de dix ans (1980-1989) a transformé le golfe Arabo-persique en un gigantesque cimetière marin, provoquant en tonnage le double des pertes maritimes que celles enregistrées pendant la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), autour de quarante millions de tonnes, selon les estimations des assureurs maritimes londoniens. Cinq cent quarante (540) bâtiments, cargos et pétroliers, ont été coulés ou endommagés, soit près du double du tonnage coulé pendant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) depuis l’extension du conflit irako-iranien au Golfe à la suite de la décision de l’Irak de décréter, en août 1982, au plus fort du siège militaire israélien de Beyrouth, une « zone d’exclusion maritime ». Rien qu’en 1986, quatre-vingt-dix-sept bâtiments battant pavillon de 22 nationalités ont été endommagés au paroxysme de la « guerre des pétroliers ».

Pour la seule journée du 27 Novembre 1986, cinq navires -dont quatre pétroliers- ont été atteints au cours d’une opération au large du terminal iranien de Larak, l’objectif le plus méridional jamais visé par l’aviation irakienne depuis le début de la guerre. Ce terminal est situé à 800 km des frontières de l’Irak, au milieu du détroit d’Ormuz, passage obligatoire pour tous les navires entrant ou sortant du Golfe. Deux cent seize (216) hommes d’équipage de pétroliers, de cargos et de caboteurs de vingt-deux nationalités ont trouvé la mort, selon les indications fournies au 1er décembre 1987 par les assureurs maritimes. Une trentaine de bâtiments gagnés par la rouille sont, d’autre part, immobilisés au port irakien de Bassorah (au sud du pays), depuis le début du conflit en septembre 1980. En raison des coûts et des risques, les assureurs ont renoncé à les récupérer. En 1986, la moitié des bateaux touchés étaient des pétroliers. Une trentaine jaugeaient plus de 200.000 tonnes. Des débordements se produisent parfois: des plateformes sont désormais prises pour cibles.

En octobre 1986, les Mirage Irakiens ravitaillés en vol ont effectué des raids contre des objectifs off shore sur les champs de Rostam et de Bassam, dans le sud du Golfe, à plus de 800 km de leurs bases. Un avion non identifié a tiré le 26 novembre plusieurs missiles contre l’une d’entre elles, sur le champ pétrolifère d’Abou Al-Bukhoosh, dans les eaux territoriales des Émirats arabes unis, faisant cinq morts et une vingtaine de blessés. En dépit des risques grandissants, les pétroliers continuent de fréquenter en nombre les eaux du Golfe, attirés par l’appât du gain. Certains ont installé sur leurs bâtiments un dispositif défensif anti-missiles, expérimenté durant la guerre anglo-argentine des Malouines, en 1982. Il s’agit de « leurres » qui écartent les missiles et du recours à une peinture noire non réfléchissante rendant les navires quasi invisibles pour les radars.  Au plus fort de la guerre irako-iranienne, dans la phase dite de « la guerre des pétroliers » (1986-1987), la plus forte armada de l’après-Vietnam y était concentrée. Pas moins de 70 navires de guerre avec au total 30.000 hommes appartenant aux flottes de guerre américaine, soviétique, française et britannique croisaient dans les eaux du Golfe, le détroit d’Ormuz, la mer d’Arabie et le Nord de l’océan Indien. A cette flotte s’ajoutaient les flottes consacrées à la défense côtière des pays de la zone. C’est dans ce périmètre qu’une unité de la flotte américaine, le Starck a été, par erreur, la cible de l’aviation iranienne et un autre, le croiseur Vincennes a abattu, en juillet 1987, un avion Airbus iranien, tuant ses 290 passagers.

Piège militaire et casse-tête diplomatique, cimetière marin, le Golfe soutient, selon les stratèges militaires occidentaux, le fameux « arc de crise » de la confrontation soviéto-américaine de l’époque de la guerre froide dans le tiers-monde qui va de l’Afghanistan à l’Angola en passant par le Corne de l’Afrique. En dépit de la disparition de l’Union soviétique, l’arc de crise existe toujours, mais la donne a changé, transformant d’anciens partenaires en de farouches adversaires. L’Union soviétique a implosé, le capitalisme financier a triomphé sur l’ensemble de la planète, l’Irak, un des rares remparts laïcs avec la Syrie contre le fondamentalisme, a été conquis et détruit par les États-Unis, transformé en principal champ de la confrontation américano-iranienne, l’Iran, ancien gendarme du Golfe pour le compte de l’Amérique du temps du Chah, (1953-1978) est devenu le principal opposant à l’hégémonie américaine sous la bannière de la Révolution islamique.

Se superposant à la rivalité américano-iranienne, le combat oppose désormais de l’Afghanistan à l’Afrique tropicale, en passant par la Corne de l’Afrique, les Américains et leurs anciens alliés islamistes de la guerre froide, les fameux « Combattants de la Liberté » chers aux intellectuels occidentaux, tant en Afghanistan, qu’au Pakistan, qu’en Irak ou même en Somalie et au Maghreb, dans un invraisemblable retournement d’alliance. La première puissance planétaire de tous les temps, tombeur de l’Empire soviétique, se retrouve trente ans plus tard enlisée en Irak, en situation de choc frontal avec ses anciens alliés du combat anti-soviétique, en butte à une nouvelle guerre d’usure, affligée des stigmates des tortures de la prison d’Abou Ghraib (Irak) et du bagne de Guantanamo (Cuba), « le goulag contemporain », un crédit diplomatique et militaire compromis de même que sa posture morale ébranlée par le pillage du Musée de Bagdad, les tortures dans les camps de prisonniers, les mensonges sur les armes de destruction massive et l’espionnage du siège du Secrétaire général des Nations Unies. Un complet retournement de situation dans une zone en conflit depuis près de trente ans, aux multiples rebondissements. Affaire à suivre.

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