Le corps en Islam

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Le corps en Islam, obscur objet du désir ou reflet de la société ?

Obscur objet du désir ou le reflet de la société ? Le corps est en tout cas un symbole universel de la vitalité, tour à tour adulé, hissé même au rang des canons grecs de la beauté, exalté par les dieux du stade et du sport, mutilé pour des raisons religieuses (circoncision excision) et même pour des raisons esthétiques, la scarification étant la sublimation ultime de la beauté par la douleur.

Une interprétation sommaire des institutions liées dans l’imaginaire collectif à la culture musulmane (Polygamie, Hammam) suggère sinon un laxisme du moins un hédonisme socio-religieux de I’Islam. S’il dédaigne ce qui apparaît à d’autres cultures comme étant les plaisirs de la bonne chère (prohibition de l’alcool et des cochonnailles), l’Islam ne dédaigne pas les plaisirs de la chair. Abondamment cité par le Coran, le Corps est en fait le lieu privilégié d’une inscription sociale ritualisée.

Malek Chebel, anthropologue et psychanalyste, se livre à une interprétation originale de la signification du «Corps en Islam» et soutient que le corps est d’abord un «corps textuel soumis à la suprématie du verbe dans les incantations religieuses». Dans un ouvrage paru aux Presses Universitaires de France (PUF Quadrige), l’universitaire algérien distingue toutefois cinq grandes périodes dans la conception islamique de l’histoire du corps:

  • 1re période VII -IX me siècle: Religion.

La phase de lancement de la religion correspond à une phase de rigueur et d’exemplarité. Au contact de la sphère du sacré, le primat de la purification S’impose (prosternation, ablutions etc.).Le Musulman est désigné par sa corporalité, point de jonction du corps entre le profane et le sacré, les Musulmans sont désignés par leur symbolisme religieux. Ils sont identifiés comme étant «ceux qui s’inclinent, qui s’agenouillent, qui se prosternent (Houm Allazina Raki’oûne, Assajidoûne, Coran, sourate IX, verset 112)». La prosternation du musulman implique le corps au delà même de ses virtualités propres pour le mettre au service d’un dogme théocentrique fédéré par le haut.

  • 2ème période VIII -XIII me siècle: Médecine.

Dans la phase d’expansion musulmane marquée par le développement des connaissances au contact des civilisations étrangères, le corps, par le biais de la médecine, se trouve au centre du dispositif de la civilisation musulmane, tant pour des raisons stratégiques que culturelles. Ainsi, le pouvoir islamique prône le mélange des races pour améliorer la combativité des armées. Nizam al-Mulk (XI me siècle), grand vizir du Sultan Malik Chah, préconise dans son «Traité de gouvernement» la constitution de troupes multiraciales «en raison de l’émulation que cela entraîne», écrit-il.

Durant cette période, le Hammam, inspiré des thermes romaines, symbolise le mieux la recherche du bien être de la population d’un empire en expansion. L’importance du hammam vient du fait qu’il induit une culture et un savoir vivre spécifiques à l’Islam. L’un des plus célèbres médecins de l’époque, Abou Bakr Mohamad Ben Zakariya, dit Ar-Razi (865-923) n’hésite pas à attribuer au hammam une dizaine de bienfaits: dilatation du corps, guérison de la démangeaison de la gale, assouplissement des chairs, mise en appétit du corps, détente des nerfs spasmodiques, évacuation des flatulences, arrêt de la diarrhée.

Autour de la science et de la médecine se grefferont ainsi une dizaine de disciplines dérivées et dédiées à la thérapie du corps: neurologie, pharmacologie, physiognomonie, herboristerie, phrénologie, divination, oni romancie, alchimie et d’une façon plus empirique, la psychologie clinique et la psychothérapie.

  • 3 ème période: XIII-XIV me  siècle: Erotologie.

L’empire musulman, freiné  par l’éclatement de son administration et par l’hétérogénéité de ses composantes ethniques et culturelles, est stabilisé aux limites extérieures de son expansion militaire. A l’intérieur de leurs frontières, les Musulmans dégustent leur victoire et se complaisent dans le miroir que leur tendent les nations soumises.

Sous l’impulsion des «théologiens de l’amour», ainsi appelés en raison de leur intérêt pour les voluptés liées à une vie terrestre gratifiante, on invente des modes futiles, on se laisse griser par des aubades amoureuses. Le courtisan, le mignon, l’éphèbe, l’esclave chanteuse, la domesticité sexuelle expriment le surplus de parure dont se flattent les gouvernants. Les plus illustres représentants de ce courant sont Ibn Daoud (868-910), théologien de Bagdad et théoricien de l’amour courtois et le cordouan Ibn Hazin (993

1064).  L.A Giffen dans la «théorie de l’amour profane chez les Arabes (1972) » recense une bonne vingtaine d’auteurs qui du Xme au XIV me siècle ont laissé  une série de traitées sur l’amour. L’un des auteurs les plus en vue de cette époque est Ibn Foulaita, mort en 1331, après avoir laissé à la postérité deux œuvres importantes dont «Le guide de l’éveil pour la fréquentation du bien aimé», véritable Kama-Sutra arabe composé de douze chapitres déclinés dans l’étude de Malek Chebel.

  • 4 ème période: XV me – XIX me  siècle: Le déclin.

La défaite des derniers bastions du califat abasside avec la chute de Grenade (1492) qui coïncide avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, entraîne  un mouvement général de recul et une déstructuration des structures sociales de l’empire musulman. Constantinople, devenue Istanbul, devient un modèle influent tant pour les peuples d’Orient (Arméniens, Juifs, Coptes, Tribus du désert syrien, Irakiens et Iraniens) que pour l’Europe elle-même, notamment dans l’art des cosmétiques, les modèles vestimentaires, le cérémonial de cour.

Un sentiment de mollesse se dégage de toute cette période aggravée par le goût du luxe aiguisé  à travers le jeu de miroir que l’Orient a eu avec l’Occident byzantin. Ayant compris cela, les Occidentaux vont s’appliquer à combattre méthodiquement le Grand turc avant de le soumettre par les armes aux premières lueurs du XIXème siècle.

Le confort et le luxe auront raison des valeureux cavaliers turcs.

  • 5 ème période: XX siècle…. La recomposition.

Dans le domaine des attitudes du corps, le XX me siècle se caractérise essentiellement par un conflit entre les modèles de comportements dits traditionnels (séparation des sexes, parcours distincts entre les générations) et un investissement particulier des lexiques vestimentaires où se conjuguent des signes et des emblèmes importés. Le modèle occidental dominera largement les représentations collectives.

Le problème du voile ou foulard islamique: Malek Chebel met en perspective les problèmes récurrents d’interprétation du symbolisme musulman par les Occidentaux et cite, à propos du voile, un exemple historique. Ainsi en Algérie, lorsque l’armée française a voulu dévoiler les Algériennes pour mieux les contrôler, un mouvement spontané de résistance s’est formé autour de la conservation et de la défense du voile, perçu alors comme l’un des derniers bastions de la liberté de «l’indigène».

Mariages mixtes: Les habitudes corporelles sont aussi des mécanismes de culture. Les ententes un peu fascinées et superlatives du début risquent de se briser sur les mésententes du lendemain non pas que les partenaires eux-mêmes découvrent qu’ils n’ont rien à partager, mais tout simplement parce que la lecture qu’ils faisaient du corps désiré avant le mariage n’est pas le même que celle qu’ils font maintenant du corps vécu. Se pose aussi le problème de la gestion au quotidien d’une co-appartenance à un même espace alors que l’espace en question, surcodé affectivement, a été jusqu’alors affecté à un seul type d’échange, à savoir l’émotionnel et l’affectif.

Malek Chebel, Docteur en psychanalyse (Paris VII Censier 1980) est également titulaire d’un Doctorat d’Anthropologie (Paris3 Université Jussieu, 1982). Animateur du Ceriamus, centre d’études et de recherches sur l’imaginaire arabo-musulman (Paris), il est professeur au Vassar Wesleyan program in Paris (université américaine).

Malek Chebel est anthropologue et psychanalyste. Il est également l’auteur de L’imaginaire arabo-musulman, republié dans la collection Quadrige.
Titre: Le Corps en Islam – Paru le: 01/09/2004 – Nb. de pages: 234 pages – ISBN: 2-13-054728-1
Collection : Quadrige Essais Débats