La tentation monarchique dans la décennie 90

renenaba.com met en ligne, à titre de documentation, à l’occasion du premier anniversaire de la chute de Tripoli, un papier rédigé en 1995, soit il y a 17 ans, sur les manigances occidentales contre l’Irak et la Libye en vue d’offrir une alternative monarchique à ces deux pays pétroliers dont les dirigeants de l’époque Saddam Hussein et Mouammar Al Kadhafi étaient mis à l’index de la diplomatie occidentale.

La tentation monarchique: vers une remise en selle des prétendants irakien et libyen dans l’attente du tour de l’héritier égyptien.

René Naba | 02.10.95 | Al Moharrer

Paris-Après une éclipse d’un demi-siècle, l’idée monarchique revient en force dans le Monde arabe, conséquence de la faillite des oppositions et de leur incapacité à s’imposer face à des gouvernements discrédités.

D’inspiration anglo-saxonne, ce projet devrait dans l’esprit de ses promoteurs trouver sa première application en Irak et en Libye, deux anciennes monarchies renversées par des militaires, la dynastie hachémite d’Irak, en 1958, la dynastie Senoussi onze ans plus tard en 1969.

Deux vieilles figures monarchiques ont ainsi été sorties des oubliettes de l’histoire -un irakien, le prince Ali Al-Hachémi, et, un libyen, le prince Abdallah al-Senoussi- sans qu’il soit possible de discerner si cette remise en selle relève d’une tentative de restauration monarchique, d’un ravalement de façade, d’une opération de diversion, d’un nouveau point de ralliement à une opposition défaillante ou encore d’un nouvel instrument de combat occidental dans l’opération de déstabilisation menée contre ses deux pays arabes pétroliers mis au ban des nations depuis cinq ans.

Irak

Parent le plus proche du Roi Faysal II d’Irak assassiné en 1958 au moment du coup d’Etat du général Abdel Karim Kassem, le prince Ali Al-Hachémi, nouvelle coqueluche de la presse pro-monarchique du Golfe, a été promu prétendant au Trône Hachémite de Bagdad et un des points de passage obligé de l’opposition irakienne. Le prince irakien réside à Londres et bénéficie de la sympathie agissante du Roi Hussein de Jordanie, son cousin dynastique et doyen de la famille Hachémite, ainsi que de la Grande-Bretagne, l’ancienne puissance tutélaire de l’Irak. L’hypothèse et de remettre en route le vieux projet de confédération hachémite jordano-irakienne que le Roi Hussein et son cousin le Roi Faysal II s’employait à mettre sur pied lorsque le Coup d’Etat de Kassem brisa net ce projet en juillet 1958.

Dans la plus grande discrétion, le prince irakien a reçu dernièrement à Londres le Général Hussein Kamel, gendre du Président Saddam Hussein, qui avait rallié en Août dernier l’opposition irakienne. L’officier félon qui avait essuyé une rebuffade en Jordanie de la part des intellectuels irakiens réfugiés à Amman cherche à se faire admettre par l’opposition irakienne et à constituer une force d’alternance en vue de compenser la faillite des opposants antibaasistes. Ceux-ci demeurent toutefois divisés quant à l’opportunité d’accepter ce gendre présidentiel en raison de son rôle dans la corruption et la répression de la population irakienne.

Bien qu’aucune indication n’ait filtré sur la teneur de l’entretien entre le prince hachémite et le gendre présidentiel, ce contact pourrait avoir bénéficié des encouragements des pétromonarchies du Golfe.

Outre le prince, le gendre de Saddam a eu des entretiens avec les chefs de file de l’opposition sunnite basée à Londres, le général Salah Omar al-Ali, chef du «Mouvement de l’entente nationale» et Hicham al-Chawi, ancien ambassadeur d’Irak au Canada. Le Général Hussein Kamel a rencontré également à Londres des responsables saoudiens et koweitiens. Des contacts qui viennent en complément du «debriefing» que le gendre présidentiel a eu le 9 août à Amman au lendemain de sa défection en présence du prince Turki Ben Faysal, chef des services de renseignements saoudiens. Damas aurait refusé l’accès de son territoire au gendre de Saddam Hussein qui souhaitait prendre contact avec l’opposition kurde et chiite.

Libye

Quant à la Libye, le prince Abdallah, âgé d’une cinquantaine d’années, est au stade de l’apprentissage de son nouveau rôle.

La mort par overdose en mai dernier en Egypte du prince Mohamad, héritier en titre du trône libyen, a propulsé le prince Abdallah au rang de »prétendant »en sa qualité de petit fils du Roi Idriss, le chef de la dynastie Senoussi destitué en 1969 par le Colonel Kadhafi. Mais le prince Abdallah se heurte à la rivalité du prince Driss, frère du prince héritier décédé et neveu de l’ancien Roi. Driss passe pour nourrir de fortes suspicions à l’égard des servies égyptiens, qu’il mettrait en cause dans la mort subite de son frère ainsi que dans la disparition d’un opposant libyen l’ancien ministre des Affaires étrangères Mansour Kikhya.

Abdallah, Driss et son cousin Ala’a sont dans le négoce international. Ils bénéficient du parrainage d’un officier américain, le colonel Joseph Alto. D’origine libanaise, Joseph Tawil était responsable de la sécurité militaire de la base américaine de Libye «Wheelus Airfield» nationalisée en 1970. Ancien du Vietnam, Joseph Alto été associé aux négociations sur le désengagement militaire égypto-israélien du KM 101 (Sinaï) dans la foulée de la guerre d’octobre 1973. Tout comme le prince irakien, le prétendant libyen bénéficie du soutien des milieux d’affaires britanniques, principaux fournisseurs de l’industrie pétrolière et de l’armée à l’époque monarchique tant en Irak qu’en Libye.

Egypte

La pugnacité islamique en Egypte a conduit à envisager un schéma identique en vue d’assurer une relève monarchique au président Hosni Moubarak. Mais l’héritier du trône égyptien, le prince Ahmad Fouad, perçu par ses parrains occidentaux comme un être «romantique et sentimental» est disqualifié pour le moment de la compétition. En fait, le fils du roi Farouk réside en France et les anglo-saxons, maîtres d’œuvre de cette solution de rechange, ne souhaiteraient pas, le cas échéant, rétablir sur son trône un francophile à la tête du plus grand pays arabe.

Au lendemain de la deuxième Guerre mondiale, le Monde arabe comptait treize Monarques (Arabie saoudite, Bahreïn, Egypte, Irak, Jordanie, Koweït, Libye, Maroc, Oman, Qatar, Tunisie, Yémen et les principautés de la Côte de la trêve).Cinq monarchies ont été abolies et remplacées par des Républiques (Egypte, Irak, Tunisie, Libye et Yémen) à l’époque du combat nationaliste pour l’indépendance.

Sur les 22 pays de la Ligue arabe, huit états sont de structure monarchique (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Jordanie, Koweït, Maroc, Oman et Qatar) et Treize de nature républicaine (Algérie, Egypte, Djibouti, Irak, Liban, Libye, Mauritanie, Palestine, Soudan, Somalie, Syrie, Tunisie, Yémen et les Iles Comores). Soit huit monarques –et deux prétendants un pour l’Irak, un pour la Libye–, douze présidents et…22 autocrates.

Mais l’inspiration anglo-saxonne est-elle bien fondée quand on voit le grenouillage fébrile qui agite les royaumes arabes où un fils au Qatar évince son père, où toute une génération en Arabie saoudite, «la génération de la relève», une centaine de jeunes princes piaffent d’impatience devant l’immobilisme des gérontocrates wahhabites, sans parler de l’âpre lutte de succession au Koweït rescapé de l’équipée irakienne.
Sans parler non plus, des «prétendants islamistes» pour qui le seul royaume terrestre valable reste le califat.

René Naba – Al Moharrer – Paris -2 octobre 1995

Epilogue: Dix-sept ans après

Irak

L’Arabie saoudite, parrain des Talibans destructeurs des Bouddhas de Bamyan (Afghanistan), -dont de surcroît quinze des 19 membres du commando suicide du raid anti américain du 11 septembre 2001 était porteurs de sa nationalité-, sera, paradoxalement, épargnée par les représailles américaines.

Le Royaume, il est vrai, avait déboursé 17 milliards de dollars au titre de taxe de débarquement des troupes américaines sur le sol saoudien, lors de la 1ère guerre du Golfe (1990), pour compenser les dépenses opérationnelles de la guerre menée par les Etats-Unis pour le compte des pétromonarchies contre Saddam Hussein. Le pétrole arabe prendra le relai pour financer la «guerre contre le terrorisme» dans la décennie 2000 (2001-2010) déclenchée par les Etats-Unis en représailles du raid anti américain de septembre 2001.

Pour les besoins de la stratégie énergétique occidentale, c’est donc l’Irak, qui sera, curieusement, la victime collatérale du raid d’Al Qaïda contre les symboles de l’hyper puissance américaine

Bagdad sera occupée par les forces américaines, le 8 avril 2003. Saddam Hussein, capturé dans une cache en juillet de la même année, jugé, condamné à mort, il sera exécuté le 30 décembre 2004, le jour de la fête religieuse d’Al Adha, dans des conditions ignominieuses. Ses deux fils Ouddai et Koussai, et son petit-fils Ahmad, ont été auparavant tués lors d’un raid héliporté américain dans le Kurdistan irakien, l’été 2003. Tous les héritiers mâles de la famille tués. Du cataclysme irakien, ne survivront que son épouse, réfugiée au Qatar et ses deux filles, dont l’ainée, Raghd, épouse du transfuge Hussein Kamel, est réfugiée en Jordanie.

Saddam Hussein, qui avait mené pendant dix ans (1979-1989) une guerre contre l’Iran, pour le compte des pétromonarchies du Golfe et du monde sunnite arabe, en vue de fixer la révolution chiite iranienne, aura finalement été liquidé par les siens. Les pétromonarchies, qui ont donné leur feu vert à l’invasion américaine de l’Irak, ont provoqué, par ricochet, la perte du pouvoir sunnite à Bagdad et son passage à une coalition kurde chiite.

Mais l’invasion de l’Irak, de même que celle de l’Afghanistan, ont gommé les traces de la coopération souterraine américano saoudienne dans la sphère arabo musulmane au plus fort de la guerre froide soviéto américaine.

Les Etats unis ont été les grands bénéficiaires de cette opération de gommage. Leurs alliés sunnites ont perdu le pouvoir dans l’ancienne capitale abbasside. Le clan Saddam, qui avait régné sans partage pendant trente ans sur le pays, a, lui, été littéralement décimé.

Libye

Le Colonel Mouammar Al Kadhafi a fait, lui, l’objet d’un renflouage diplomatique de la part des chancelleries européennes, avec des visites à Paris, Londres et Madrid, en guise gratification pour être passé sous les fourches caudines des services anglo-saxons, leur révélant tout un pan de la coopération souterraine nucléaire interarabe. Il gagnera un sursis de cinq ans.

A son tour, il sera la victime collatérale et compensatoire de la perte des deux forteresses diplomatiques occidentales sur la rive sud de la Méditerranée, l’Egypte de Hosni Moubarak et la Tunisie de Zine el Abidine Ben Ali, du fait du déroutement de la révolution arabe des pétromonarchies du Golfe vers la rive méditerranéenne.

Kadhafi sera tué le 19 octobre 2011, terme ultime d’une révolution assistée par ordinateur menée par le bloc atlantiste avec une couverture pétromonarchique et la caution jurisprudentielle du prédicateur millionnaire égypto-qatariote Youssef Al Qaradawi.

Son successeur présumé Seif al Islam croupi en prison, alors que deux de ses frères ont été tués dans les combats. Le fils ainé de la fratrie Mohammad est réfugié en Algérie avec sa demi sœur Aicha, tandis qu’un autre frère s’est réfugié au Niger.

Les Frères Musulmans sont au pouvoir en Egypte, bridés par l’armée, en Tunisie, sous perfusion qatariote, supplantant les véritables artisans de la révolution, la jeunesse diplômée et désœuvrée de Tunis et de la Place Tahrir au Caire, du fait d’un drainage massif de pétrodollars, alors que, parallèlement, la Syrie fait l’objet d’une tentative de déstabilisation par une coalition dirigée par la branche syrienne de la confrérie, avec la caution de l’Otan et des pétromonarchies du Golfe, lesquels peinent à éteindre les braises de la révolte à Bahreïn et dans la région orientale de l’Arabie saoudite, à forte majorité chiite.

La Palestine, dénominateur commun du combat arabe, a disparu de l’agenda international. Pas une fois mentionnée, depuis la demande d’adhésion officielle présentée par l’autorité palestinienne au Conseil de sécurité pour son adhésion en tant qu’état-membre, il y a un an. Les installations pétrolières d’Irak et de Libye, nationalisées par Saddam Hussein et Mouammar Al Kadhafi sont de nouveau sous contrôle occidental.

Dix-sept ans après, les monarchies arabes disposent d’une majorité de blocage au sein de la Ligue arabe –Huit monarchies et deux confettis d’Empire Djibouti et les Iles Comores- réussissant le tour de force, toute honte bue, à ordonner l’expulsion de l’Organisation pan arabe de la Syrie, un pays du champ de bataille qui aura libvré avec l’Egypte et pour le compte des arabes quatre guerres contre Israël.

Identiques à eux-mêmes, les Arabes demeurent, quant à eux, les fossoyeurs de leurs propres causes, les mercenaires des prédateurs de leurs économies, les laquais de leur ancien colonisateur, valet consentant de leur propre bourreau, épinglant sur leur tableau de chasse, au nom d’un dogmatisme religieux de la pureté de l’Islam, les sanctuaires de Tombouctou (Nord Mali) aux Bouddhas de Bamyan (Afghanistan).

Le fils de prédicateur Youssef al Qaradawi, Abdel Kader, se convertira par défiance paternelle, au chiisme de même que le fils du grand psalmodieur du Coran, Abdel Basset Abdel Samad.

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