Deux ans après, la révolte des dignitaires religieux saoudiens

Revue Politis N° 216

Paris. Deux ans après une guerre annonciatrice d’un nouvel ordre mondial, le Golfe est en proie à des désordres nouveaux, bien plus menaçants que les dangers que les forces coalisées étaient censées écarter.

Le mal ronge désormais de l’intérieur et les conflits inter monarchiques ont, en effet, succédé au danger irakien. Et sur le Conseil de Coopération du Golfe, conçu par ses promoteurs, face à un monde arabe divisé, comme un modèle de coopération régionale, pèse dorénavant le risque sinon dune implosion du moins d’une tétanisation.

Ni les tentatives faites par Riyad pour minimiser la portée de cette effervescence, ni l’unanimité manifestée face à l’Iran par les six pétro monarchies, lors de leur sommet annuel à Abou Dhabi, fin décembre, ne pourront démentir ce constat: 1992 a été à bien des égards pour les monarchies du Golfe, une «année horrible».

Qu’on en juge: sur fond de rivalités pour le contrôle de nouveaux gisements pétroliers, pas moins de trois pays se sont engagés dans des conflits de frontière (Arabie saoudite, Qatar, et Bahreïn), sans parler du lancinant contentieux territorial entre l’Arabie saoudite et le Yémen.

A cela se sont greffés la gronde des dignitaires religieux saoudiens contre le protectorat américain, la montée en puissance de l’opposition nationaliste et islamiste au Koweït, le retour en force de l’Iran sur la scène régionale avec l’annexion de trois îlots dans le Golfe, et enfin, derniers mais non les moindres, le pari raté sur la réélection du président George Bush et la polémique publique entre les deux anciens vainqueurs de la Guerre du Golfe- la général Norman Schwarzkopf et son homologue saoudien le prince Khaled ben sultan, dont l’effet fut désastreux en termes d’image.

Faisant voler en éclats l’euphorie triomphaliste affichée par les victorieux alliés après l’écrasement de Saddam Hussein, cette succession d’évènements a semé le doute, relançant les critiques sur le bien-fondé d’une politique qui en plaçant le Golfe sous le parapluie américain, a aliéné la liberté de manœuvre des pays riverains sans pour autant assurer leur sécurité, ni empêcher l’Iran de s’approprier de nouvelles portions du territoire arabe. En finançant, en outre, la présence américaine par le lancement d’un programme compensatoire d’achat massif d’armements—21 milliards de dollars d’armes américaines en vingt ans—cette politique a contribué à dilapider les deniers publics sans pour autant renforcer les capacités militaires des états pétroliers.

«Le manifeste des 107 oulémas saoudiens»

La critique a émané d’un groupe de saoudiens dont le patriotisme ne saurait être suspecté: les dignitaires religieux, enfants chéris du régime wahhabite. Laconique, la critique n’en a pas moins eu un écho retentissant. Qu’un mécontentement diffus existe dans ce pays qui suscite par ses richesses pétrolières et sa référence spirituelle (La Mecque), rien de plus naturel. Mais que la contestation éclate au sein d’un des piliers du pouvoir saoudien –le pouvoir religieux- est révélateur du profond malaise de la société saoudienne. Le fait est rarissime.

Hommes pieux et vénérables, les Oulémas saoudiens sont pu coutumiers des éclats publics. Pour que 107 dignitaires religieux se résolvent à adresser «un mémorandum de la recommandation» à leur souverain pour y dénoncer la «corruption» et la Gabegie », il faut que la cote d’alerte ait été atteinte.

Le coup de tonnerre a éclaté en juillet dernier. Dans ce document en 45 pages, où le ton respectueux masquait mal une virulente critique, la hiérarchie religieuse déplorait notamment la disproportion existant entre les effectifs réduit de l’armée saoudienne et un énorme potentiel « comparable à celui dont disposent les pays développés’. Elle recommandait de ne pas recourir, en cas de nécessité, qu’à des forces musulmanes pour la défense du pays, qui abrite, faut-il le rappeler, les principaux sanctuaires de l’Islam, et de ne jamais faire appel à des forces étrangères ; c’est-à-dire non musulmanes, donc a fortiori, aux forces américaines par définition mécréantes.

Que Riyad ait cherché d’abord à nier, puis à minimiser la portée de la gronde en l’attribuant à des «étudiants et enseignants» islamistes, ne modifie en rien le fond de l’affaire: l’absolutisme monarchique et l’alliance privilégiée avec l’Amérique suscitent, à l’aube du troisième millénaire, des bouffées d’intolérance dans la Péninsule arabique et la surabondance financière ne suffit plus à faire taire tous les mécontentements.

L’Iran chantre de la Révolution islamique, donnera une justification a posteriori à la levée de boucliers es Oulémas saoudiens. Faisant fi de la présence américaine, Téhéran s’est empare durant l’été de trois îlots arabes du Golfe apportant ainsi indirectement la preuve de l’inanité d’une telle protection et donnant par son coup d’audace, un nouvel essor à l’opposition nationaliste et islamiste dans le Golfe, excédée, par ailleurs, par les lenteurs e la démocratisation de la vie publique.

Ainsi au Koweït, l’opposition raflera 32 sièges contre 18 aux partisans de la famille régnante, en octobre, au cours de premières élections générales organisées depuis la libération de ce pays. Le Qatar, pour sa part, après des incidents de frontières avec l’Arabie saoudite qui ont fait trois victimes n’hésitait pas à briser un tabou et rétablissait ses relations diplomatiques avec l’Irak, le croquemitaine du Golfe.

La polémique entre les deux anciens alliés victorieux de la première guerre du Golfe

Destiné sans doute à contrebalancer les visées hégémoniques saoudiennes, ce geste, inconcevable il y a peu de temps, apparaît comme symptomatique de l’extraordinaire désarroi des etats pétroliers. Tout comme la tonitruante réaction de la presse pro saoudienne à la publication des mémoires du général Schwarzkopf est révélatrice de a grande nervosité saoudienne.

Avec son franc parler habituel, le «libérateur du Koweït» a raconté sa guerre et a relaté, par exemple, que pour éviter les fuites, les Etats-Unis ont informé le Roi d’Arabie saoudite du déclenchement des hostilité au moment même où ils avisaient les autres alliés et que le corps expéditionnaire américain a logé dans des tentes réservées aux pèlerins musulmans.

En plaçant le monarque sur un pied d’égalité avec les autres dirigeants de la coalition, le général Schwarzkopf ne se doutait pas qu’il commettait un crime de lèse-majesté, et en révélant que les tentes des pèlerins ont abrité des militaires étrangers, il commettait un sacrilège au yeux des rigoristes de l’islam dont l’opprobre réagissait sur le royaume.

Pire, faute inexcusable, Norman Schwarzkopf a donné à croire u’il a été le véritable patron d’une guerre menée principalement par l’Amérique et que son homologue saoudien n’a été qu’un pâle figurant. Une certitude indiscutable pour beaucoup mis désastreuse pour les Saoudiens car elle prenait à contre-pied la thèse officielle distillée par les médias tout au long des hostilités et qui désignaient le prince Khaled, fils du ministre de la défense, et général d’armée, comme le «commandant du théâtre des opérations, commandant en chef des forces arabes, musulmanes et alliées».

La colère a été à la mesure du camouflet. Schwarzkopf jadis porté aux nues était voué aux gémonies. Instable caractériel, il s’est révélé, selon les journaux pro saoudiens, piètre stratège. La formidable concentration militaire qu’il a déployée face à l’Irak ne se justifiant que par sa mégalomanie.

La revue libanaise «As-Sayyad » a réservé à ses lecteurs une série de sept articles où foisonnent des amabilités de la même veine. La contribution des 500.000 soldats américains, de leur redoutable aviation et des alliés occidentaux était occultée.

L’Arabie saoudite et le Koweït s’étaient sans doute trop ouvertement rangés, par gratitude, aux cotés du Président Bush durant la campagne pour sa réélection. Il importait, après la victoire du démocrate Bill Clinton, de procéder à un recentrage et de se démarquer des figures emblématiques de l’administration républicaine. La presse s’en est chargée. Le rideau est tombé. Et en Arabie saoudite, c’est désormais le black out.

A l’abri des regards indiscrets, les visas pour les journalistes ne sont délivrés qu’au compte gouttes depuis octobre, le royaume procède à une remise en ordre après un été tumultueux. Certes, le roi Fahd a mis en route un ambitieux plan de développement prévoyant la modernisation de toute l’infrastructure pétrolière – un projet d’une valeur de cent milliards de dollars- la saoudisation de l’administration publique, le lancement de grands chantiers, telle la création d’une luxueuse cité balnéaire d’une valeur de cinq milliards de dollars – «La Venise du sud»- sur la Mer Rouge. Il a parallèlement édicté de nouvelles dispositions constitutionnelles portant création d’un Conseil consultatif. Mais le courroux de ceux qu’importe la lourde tutelle américaine sera-t-il apaisé pour autant?

Loin d’être un havre de paix croissant à l’ombre de la «Pax americana», comme se l’imaginaient les artisans de l’écrasement de l’Irak, le Golfe qui fournira en l’an 2000, 65 pour cent des exportations mondiales de pétrole, apparaît désormais comme déstabilisé, en proie aux pulsions intégristes et révolutionnaires de l’Iran, à la contestation politique et religieuse en Arabie saoudite et au Koweït, aux revendications territoriales du Qatar et du Yémen.

Deux ans après son déclenchement, la guerre du Golfe n’a pas fini de délivrer ses ondes de choc, et le monde d’en redouter les contrecoups.

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