Entretien pour le site acontresens.com

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Français d’origine libanaise ayant vécu et étudié vingt ans en Afrique, juriste de formation devenu journaliste et écrivain, René Naba est spécialiste des médias et des « affaires arabo-musulmanes ».
Correspondant au bureau régional de l’AFP à Beyrouth dans les années 1970 puis responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l’AFP dans les années 1980, il a ensuite été conseiller du Directeur général, chargé de l’information à RMC-Moyen-Orient puis trésorier au sein des Lumières de Paris (académie constituée de correspondants de la presse étrangère à Paris pour la promotion de la production cinématographique française). Il est actuellement chroniqueur de Radio Salam à Lyon et de Radio Clé des ondes à Bordeaux, et contribue notamment à plusieurs sites (Al-Oufok, organe de la gauche démocratique arabe, Oumma.com ou encore le Mouvement des Indigènes de la République). Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment Guerre des ondes Guerre des religions… La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen (1998) ; Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français (2002) ; Aux origines de la tragédie arabe (2006), et Il était une fois la dépêche d’agence, à paraître en 2007.
En plus d’un échange autour du journalisme, de l’état des médias et de l’importance des mots, le cœur de cet entretien explore quelques thématiques françaises et internationales fortes liées à des questions tournant autour de l’identité nationale : le passé colonial français, la place des personnes « issues de l’immigration » dans la France d’aujourd’hui, la politique étrangère française, ou encore la « question turque » en Europe. Autant de thèmes sulfureux dont nous discutons ici.

Le métier d’informer

Vous avez travaillé de nombreuses années à l’AFP, puis à RMC-Moyen-Orient. Pouvez-vous évoquer cette expérience et les évolutions de votre travail depuis ?

René Naba : Je ne développe pas une hypertrophie particulière de la posture de la nostalgie. Dans mes précédentes fonctions, à l’AFP notamment, je me suis surtout soucié d’offrir une vue distanciée des faits et des hommes, une grille de lecture synthétique de l’actualité, laquelle, du fait de ma triple culture franco-arabo-africaine, était nécessairement à contre-courant d’une vision exclusivement européocentriste du monde. Mon principal souci était d’exposer en des termes accessibles à l’opinion occidentale – par définition la première destinataire de mes analyses – les raisons des réticences arabes, africaines, asiatiques à l’égard de l’unilatéralisme occidental et ses dangers potentiels. Désormais, je cible plus spécifiquement le lectorat de l’Europe continentale. Celui-ci abrite en effet le plus fort contingent d’émigrés du tiers monde, et il se situe en outre au sein de l’un des centres majeurs de production des valeurs intellectuelles et économiques du monde occidental. Mon but est d’offrir une lecture en contrechamp sur les faits et les méfaits de la globalisation marchande de la planète, d’une part, et de la financiarisation de la vie publique, d’autre part. Car de par son contact avec la modernité occidentale et la préservation de ses traditions, la communauté immigrée de l’ensemble européen a pour vocation de servir de tremplin à la renaissance des pays arabo-africains.

En quoi Internet a-t-il changé la donne en matière d’information entre 2002, année de parution de votre essai Du bougnoule au sauvageon, et 2007 ?

A sa parution en 2002, Du bougnoule au sauvageon a fait l’objet d’une recension limitée dans la presse française. Certes, le titre pouvait paraître provocant. Il constituait en fait un raccourci saisissant des termes de stigmatisation qui ont marqué en France l’étranger du début à la fin du 20e siècle. Ce titre avait pour fonction, de même que l’ouvrage, de provoquer un choc salutaire. L’Internet m’a permis de développer une stratégie oblique de contournement de l’ostracisme des grands organes d’information français. Internet permet de briser le mur du silence. N’oublions pas que Du bougnoule… est paru en 2002, soit deux ans avant le vote de la loi sur le rôle « positif » de la colonisation et quatre ans avant le film Indigènes. Et dire qu’à l’époque de sa sortie, le directeur de la collection de la maison d’édition était très réticent à la parution de l’ouvrage dont il jugeait le thème « dépassé »… Au fond, c’était un prétexte. En fait les élites françaises n’ignorent rien de la face hideuse de l’histoire de France, mais cherchent à l’occulter dans leur enseignement pour préserver leur rôle prescripteur et la posture moralisatrice de la France.

Est-ce seulement pour des raisons « internationales » (rôle, posture, intérêts de la France) que cette occultation persiste ? L’enjeu intérieur n’est-il pas également important ?

Il y a d’abord des raisons internes tenant à la psychologie française. La France est en effet un pays qui pratique la fuite en avant. Jamais d’introspection, toujours des prospectives. Comment expliquer autrement cette cascade de désastres militaires qui jalonnent l’histoire de France depuis plus d’un siècle (Waterloo, Fachoda, Sedan, été 1940, etc.) ? La France est quand même le seul pays au monde à devoir sa liberté et son indépendance aux peuples basanés. La chose a beau s’être produite à deux reprises au 20e siècle, la France reste tout de même le pays qui aura le plus réprimé les peuples d’Outre-mer, de façon parfois presque compulsive. Comme pour gommer symboliquement la contribution décisive de ces derniers à sa survie… De surcroît, la France est aussi le seul pays qui a développé la notion de « fusible ». Il s’agit d’un procédé qui consiste à faire payer à un subalterne innocent la faute de son supérieur coupable. Le vocabulaire politique français est d’ailleurs riche de notions telles que « responsable mais pas coupable », « emplois fictifs », « responsabilités fictives ». Cela n’est pas anodin. Cela assure notamment aux élites diplômées des grandes écoles une rente de situation à vie, à l’abri de la flexibilité et de la précarité, bref à l’abri du lot commun de la piétaille.

Revenons-en à la question de l’information. Quels supports estimez-vous fiables aujourd’hui ?

En fait, le support importe moins que le contenu et l’auteur. Un journaliste crédible le demeure sur tout support. Sauf à se désavouer et à s’exposer à une perte de crédit, il n’admettra pas la compromission de sa pensée. Mais Internet offre une marge plus importante qui permet à un journaliste de ne pas tenir compte des pesanteurs socio-culturelles d’un vecteur qu’il sollicite pour la diffusion de ses écrits. Salarié dans une entreprise de presse des grands médias, le journaliste doit intégrer une sorte de rétention mentale induite par la structure capitalistique de son entreprise et de ses orientations idéologiques de son employeur. Il dispose de ce fait d’une marge de manoeuvre forcément réduite, alors que sur la toile, le travail se fait généralement à titre gracieux. A cet égard, mes contributions aux divers sites de la gauche démocratique arabe (Al-Oufok, Al Andalous), de même qu’à Oumma.com, l’un des plus importants sites de France, et au Mouvement des Indigènes de la République, répondent d’ailleurs à ce souci de participer au travail d’éveil politique. En offrant une lecture en contrechamp de l’actualité, je vise à développer l’esprit critique et à prévenir ainsi une anesthésie mentale, un engourdissement intellectuel des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, qui sont nombreux à ignorer les mécanismes de circulation de l’information et les subterfuges de la désinformation.

En matière d’esprit critique voire de critique radicale des médias, Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, le bimestriel Le Plan B et le site Acrimed sont souvent cités comme référence. Philippe Corcuff, dans un entretien publié sur le site Dissidence, conteste cependant, arguments à l’appui, la légitimité de certaines de ces critiques…
Je ne partage pas l’avis exprimé dans cet entretien par Philippe Corcuff. Acrimed et Le Plan B (anciennement PLPL) ont joué un rôle essentiel et d’avant-garde dans la critique des médias, précurseur du livre La face cachée du Monde de Péan et Cohen qui a abouti à l’élimination de deux des trois membres du triumvirat (Edwy Plenel et Jean Marie Colombani), en attendant que le troisième, Alain Minc, désavoué par les journalistes, en tire les conséquences conformes à l’éthique de responsabilité. Une institution aussi rigoureuse qu’Acrimed ne saurait cependant être à l’abri de la critique, à moins qu’il ne s’agisse simplement de vouloir la discréditer.

Quels conseils donneriez-vous à un journaliste qui débuterait dans le métier, en France, en 2007, en matière de vigilance et de facilités de langage à éviter ?

Un énoncé factuel des faits, une solide connaissance des dossiers, la rigueur, le refus de toute compromission matérielle, le refus de tout conformisme ambiant, une culture de l’irrévérence : tels me semblent être les meilleurs antidotes à la démission intellectuelle et à la soumission aux diktats de la pensée dominante. La liberté a cependant un prix : la solitude voire l’anonymat. Encore faut-il être disposé à en payer le prix.

Au-delà de ce travail de conscientisation que vous évoquez, quelle place donner à l’action politique ?

Il est important de maîtriser les données avant d’agir. D’éviter la désinformation et la désorientation. Car sinon nous risquons de nous tromper de cible et d’adversaire, et de prêter ainsi le flanc à nos détracteurs.

Dans votre conférence du 12 avril 2007 à Lyon, vous parliez de « neuromarketing ». Pourriez-vous expliquer et illustrer par des exemples cette notion?

Avec le développement des chaînes satellitaires transfrontalières, les nouvelles technologies de la communication et les nouveaux modes de transmission de la pensée, la communication a tendu à se substituer à l’information. Ses dérives nous renvoient à la propagande de base des régimes totalitaires, propagande que les pays démocratiques sont pourtant censés combattre. Le « neuromarketing » a notamment été affiné lors de la dernière campagne présidentielle française, en 2007. Les publicitaires utilisent désormais une technique qui permet de déterminer la combinaison média idéale pour permettre la meilleure pénétration du message. En gros, quels médias choisir pour que ma publicité rentre bien dans la tête du consommateur ? Dans le jargon professionnel, l’étude vise à déterminer l’impact d’un message publicitaire sur la « mémoire explicite », c’est-à-dire la mémoire consciente, ainsi que sur la « mémoire implicite », qui correspond à ce que le cerveau enregistre à l’insu de la personne. C’est là le travail de véritables « maîtres de l’embobine », chargés de gérer l’opinion publique.

Aux Etats-Unis, ces personnes sont appelées les « spin doctors »…

Oui. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à la fin des années 1990, le budget américain de l’industrie des relations publiques a dépassé celui de la publicité. Selon une étude de John Stauber et Sheldon Rampton, co-auteurs d’un remarquable ouvrage sur la question (Toxic sludge is good for you, paru en 1995 chez Common Courage Presse), il y a désormais aux Etats-Unis davantage de salariés dans les agences de relations publiques (150 000) que de journalistes (130 000). Autre chiffre éclairant : aux Etats-Unis, 40% de ce qui est publié dans la presse est directement reproduit, sans altération, à partir des communiqués émis par ces « public relations » (cf. Paul Moreira, Les nouvelles censures – Dans les coulisses de la manipulation de l’information, 2007). Deux chiffres suffisent à caractériser « l’empire » des médias. 2/3 de ses revenus proviennent de la publicité, et ses dépenses représentent chaque année deux fois le budget de l’Etat français. Au niveau mondial, le chiffre d’affaires mondial de la télévision, hors subventions, est estimé en 2006 à environ 220 milliards de dollars. Sur ces 220 milliards, environ 160 milliards, c’est-à-dire 70%, sont financés par la publicité. De son côté, le chiffre d’affaire mondial des journaux et magazines avoisine en 2006 les 275 milliards de dollars. Sur ces 275 milliards, 175 sont financés par la publicité, soit un taux moyen de 65% (88% aux Etats-Unis), en hausse par rapport aux années précédentes. En ajoutant les radios, cela fait environ 540 milliards de dollars par an, soit presque deux fois les dépenses annuelles de l’Etat français.

Comme si la publicité devenait une fin en soi…

Tout à fait. Le divertissement (« entertainment ») est devenu le moyen et la publicité (« advertising ») la fin. Le but n’est surtout pas d’informer. Le but est d’attirer suffisamment l’attention pour faire passer le véritable produit : la publicité.

Quelle place occupe alors l’information ?

L’« information », là-dedans, est un excipient comme un autre. Elle aussi vise non pas à informer mais à attirer l’attention pour mieux véhiculer des messages publicitaires. L’information devient « infotainment », c’est-à-dire une information de divertissement. C’est la raison pour laquelle, en France, les grandes émissions politiques des précédentes décennies comme L’Heure de vérité sur France 2, présentées par de vrais journalistes, ont depuis longtemps cédé la place aux émissions de divertissement. Aujourd’hui, les hommes politiques préfèrent, et de loin, passer chez des animateurs comme Michel Drucker ou Marc-Olivier Fogiel pour promouvoir leurs idées… Au total, le fameux « temps de cerveau disponible » du lecteur ou téléspectateur humain ingurgite chaque année l’équivalent de 400 milliards de dollars de messages intéressés.

Qui émet ces messages ?

Selon un document du groupe Lagardère, sur les 360 milliards de dollars fournis aux anciens médias par la publicité, 160 milliards (44%) sont « attribués » par les sept premiers groupes de publicité, qui font ainsi un chiffre d’affaires direct d’environ 50 milliards de dollars… Alors certes, la multiplication des sources d’information est la garantie de la démocratie car elle permet la formation d’une opinion libre par recoupement des connaissances. Mais ne nous leurrons pas : la profusion des vecteurs hégémoniques et de leur approche globalisante – les mêmes mains contrôlent à la fois le contenant et le contenu, la production et la distribution – porte en elle le risque réel d’un dévoiement de la démocratie, via les manipulations auxquelles les opérateurs du champ médiatique sont tentés de procéder en vue de la satisfaction d’objectifs personnels. Or ces objectifs personnels peuvent, à terme, se révéler fatals tant pour la liberté de pensée que pour la démocratie.