Au Mali, l’excision une plaie ouverte

125 millions de filles et de femmes en vie en Afrique victimes de l’excision. Au Mali, l’excision une plaie ouverte

Par Seydou Kone | 27.07.2014

Bamako- Dans le cadre de son partenariat avec la radio malienne Radio KafoKan de Bougouni et «Le relai de Bougouni», www.renenaba.com publie ici un dossier sur l’excision au Mali, une pratique encore largement répandue. Ce travail est le fruit d’une enquête de terrain menée dans les régions de Fégoun au nord-est de Bamako et de Bougouni, et de l’analyse des principales études publiées sur le sujet par les organisations internationales.

En bambara, Bougouni signifie «petite case»

Selon l’UNICEF, près de 125 millions de filles et de femmes en vie en Afrique ont été victimes d’une mutilation génitale féminine. Liée à l’appartenance ethnique, l’excision est le plus souvent justifiée par des raisons d’acceptation sociale. Les données épidémiologiques montrent une baisse continue de cette pratique en Afrique, avec toutefois des tendances différenciées selon les pays. L’accès à des données de plus en plus précises facilitant les évaluations et la mise en œuvre de stratégies plus efficaces explique en partie ce recul.
Toujours selon l’UNICEF, cette pratique a commencé à reculer dans de nombreux pays africains il y a près de quarante ou cinquante ans. D’autres, ont connu une première baisse il y a seulement une vingtaine d’années. Ainsi, des reculs significatifs ont été enregistrés pour le Togo, le Burkina Faso, l’Ethiopie, le Kenya, la Tanzanie, le Bénin, le Libéria, le Nigéria. En revanche, il semblerait que les progrès soient pour le moment encore peu significatifs pour Djibouti, la Gambie, la Guinée Bissau, le Mali, le Sénégal, la Somalie, le Soudan, le Tchad et le Yémen.
Des ravages sur la santé: En Afrique chaque année, près de 3 millions de jeunes filles sont exposées à des risques parfois mortels dus à l’excision
Ce premier opus dresse un état des lieux de l’excision sur le territoire malien et de ses conséquences alarmantes sur la santé. Il présente également le succès de 30 villages ayant choisi d’abandonner la pratique. De ses enquêtes sur la santé publique au Mali, Le Relais de Bougouni fait le point sur l’excision, forme la plus fréquente de Mutilation génitale féminine (MGF) au Mali. Encore très courante dans ce pays comme dans toute l’Afrique subsaharienne, cette pratique a des impacts alarmants sur la santé des femmes et des nourrissons. Pourtant, de plus en plus, les mentalités progressent, lentement mais surement.

Nous dressons d’abord ici un bilan général de la pratique de l’excision au Mali. Les conséquences sur la santé sont catastrophiques. Selon nos estimations, l’excision causerait la mort de 7000 à 11 000 nouveaux nés par an dans le pays. Les complications induites sur la santé des filles et des mères sont également extrêmement lourdes. L’excision reste donc aujourd’hui un problème de santé publique grave auquel les autorités doivent s’atteler sans tarder. Dans le pays, plusieurs associations au premier rang desquelles l’ONG américaine « Tostan », véritable référence en la matière, ont déjà pris le dossier à bras le corps et tentent de mettre fin à cette pratique en privilégiant une approche inclusive et volontaire qui a déjà fait ses preuves dans près de 600 villages maliens. A Fégoun, un village situé au nord-est de Bamako, des communautés ont ainsi lancé, en juin 2013, une déclaration collective d’abandon de l’excision qui a mis fin à la pratique dans plusieurs villages des environs. Un succès qui se doit d’en entrainer d’autres dans son sillage. Nous espérons que notre éclairage permettra aussi de réveiller quelques consciences.

A – Un impact alarmant sur la santé

Selon la nomenclature de l’OMS les mutilations génitales féminines observées au Mali sont classées en trois catégories :

  • la mutilation de type I fait référence à l’ablation du prépuce, avec ou sans excision partielle ou totale du clitoris ;
  • la mutilation de type II recouvre l’excision du clitoris, avec excision partielle ou totale des petites lèvres ;
  • la mutilation de type III enfin correspond à une excision partielle ou totale des organes génitaux externes et à une suture ou au rétrécissement de l’orifice vaginal (infibulation).

Quel que soit le type de mutilation pratiqué l’excision a de nombreuses conséquences néfastes sur la santé publique. Nous pouvons notamment citer :

  • l’hémorragie grave, consécutive à l’intervention elle–même, aboutissant dans certains cas au décès de la victime.
  • les infections urinaires, les cicatrices chéloïdes, la dyspareunie, les fistules vésico-vaginales, la frigidité.
  • les complications au moment des accouchements, avec les déchirures périnéales, les accouchements difficiles engendrant dans certains cas la mort de – l’enfant ou de la mère, et dans le pire des cas des deux. Enfin les hémorragies qui interviennent dans les mois qui suivent l’accouchement.

En 2006 la revue médicale The Lancet publiait une étude de l’OMS, conduite entre 2001 et 2003 dans six pays africains. La situation du groupe étudié portait sur 28 393 femmes observées dans 28 centres de soins obstétricaux de pays où la mutilation génitale féminine est courante: Burkina Faso, Ghana, Kenya, Nigéria, Sénégal et Soudan. Chez les femmes qui ont subi la forme la plus extrême de mutilation («Mutilation Génitale Féminine, «MGF III»), le risque de césarienne est en moyenne de 30 % supérieur par rapport à celui des femmes qui n’ont subi aucune mutilation.
De même, le risque d’hémorragie post-natale est de 70 % plus élevé chez les femmes les plus gravement mutilées. Cette MGF fait courir un risque important aux bébés lors de l’accouchement. Les enfants dont la mère a subi une mutilation ont plus souvent besoin d’être réanimés (le taux est de 66 % plus élevé chez les enfants des femmes ayant subi une mutilation de type III).
De même, le taux de mortalité de ces nourrissons, pendant et immédiatement après l’accouchement, est beaucoup plus élevé lorsque la mère a subi une mutilation génitale féminine: la surmortalité est de 15 % dans le cas des mutilations de type I, de 32 % dans le cas des mutilations de type II et de 55 % dans le cas des mutilations de type III. Sur 1 000 accouchements de 10 à 20 enfants meurent en raison de cette seule pratique.

Au Mali, on estime à 728 000 le nombre de naissances par an. Sur la base des chiffres précités, le Relais de Bougouni estime que les décès d’enfants provoqués par la pratique de la MGF peut être chiffré selon une fourchette allant de 7 000 à 11 000 décès. Ce chiffre effrayant est à comparer au nombre des décès ayant pour origine le VIH/Sida, 6 000 morts selon l’ONU, toujours au Mali… Se battant, plutôt seul, dans ce désert du non-dit, le Relais de Bougouni, n’a pas été en mesure d’effectuer des estimations sur les autres impacts: décès de jeunes filles après excision, décès des mères à l’accouchement. Mais la situation malienne ne peut s’écarter de l’étude réalisée en 2010 par un groupe d’experts de l’OMS sur les mêmes six pays.
Leur synthèse est la suivante: «Les coûts annuels des complications obstétricales liées aux MGF se montaient à 3,7 millions (en dollars de parité de pouvoir d’achat) et représentaient 0,1 à 1 % des dépenses publiques pour la santé des femmes de 15 à 45 ans. Parmi les 2,8 millions de jeunes filles actuellement âgées de 15 ans dans ces six pays africains, on s’attend à une perte de 130 000 années de vie du fait des hémorragies obstétricales associées aux MGF.»
Par ailleurs, l’excision peut aussi entraîner de terribles infections dont le VIH, maladies dues à des virus très résistants à forte prévalence en Afrique Sub-Saharienne. Environ 85% des maliennes concernées

Selon une enquête statistique nationale datant 2006, le taux de prévalence des MGF est très élevé au Mali : il concernerait 85% des femmes âgées de 15 à 49 ans. Le taux de prévalence est de 34% dans les régions du nord malien (Tombouctou, Gao et Kidal), de plus de 92% dans la Région de Sikasso et de plus de 97% dans la Région de Koulikoro et de Kayes. On observe donc de grandes variations selon les communautés. L’UNICEF donne quant à elle une prévalence de 89% pour le Mali.
L’excision est donc une pratique qui perdure dans le pays malgré la lutte pour son abandon commencée il y a plus d’un demi-siècle. Ce combat prend sa source au congrès constitutif de l’Union des Femmes d’Afrique de l’Ouest (UFAO) en 1959 qui, pour la première fois, inscrit la lutte contre l’excision parmi ses priorités. Dans les années suivant l’indépendance des pays d’Afrique de l’Ouest, la présidente de la commission sociale de l’Assemblée Nationale du Mali, Aoua Keïta, mène, de 1962 à1968, des activités, certes timides, mais bien réelles contre cette pratique. En 1978, l’Union Nationale des Femmes du Mali (UNFM) élabore un projet abordant le problème de l’excision et tenir des conférences régionales sur le sujet.
Plus tard, des structures comme le Centre Djoliba (1983) et le Comité Malien pour l’Abandon des Pratiques Traditionnelles néfastes (COMAPRAT) (1984) entreprennent des activités de sensibilisation contre l’excision et il faut reconnaître que la démocratisation du Mali, en 1991, a favorisé l’éclosion d’associations s’intéressant aux MGF. Une grande mobilisation, mais trop peu de résultats. Il est vrai que, dans le même temps, les pouvoirs publics ont toujours fermé les yeux sur cette tragédie. Il a fallu attendre 1996 pour que le gouvernement malien crée le Comité National pour l’Abandon des pratiques néfastes (CNAPN). Un cadre de «concertation» entre les différents intervenants, sans autre moyen d’action. Enfin, le 4 juin 2002, le gouvernement malien créé le Programme National de Lutte contre la Pratique de l’Excision (PNLE). Ce programme a pour mission, dans un pays sans ressources, de coordonner, impulser et évaluer les actions de lutte, un premier pas, bien timide, vers l’information des familles.

Les principales difficultés dans le processus d’abandon de la pratique de l’excision sont notamment la faiblesse des engagements politiques, ceux qui auraient permis d’adopter une loi spécifique sur les MGF. Le non-respect des engagements internationaux, en particulier le Protocole de Maputo est un facteur aggravant. Il faut bien sûr compter sur l’hostilité de certains leaders religieux musulmans à l’abandon de l’excision, pour convaincre ils entretiennent volontairement la confusion et présentent la MGF comme une obligation de l’islam.

B – Le miracle de Fégoun

En juin 2013, Le Relais de Bougouni a assisté aux cérémonies de la «déclaration de Fégoun» au cours de laquelle 30 communautés se sont engagées à abandonner la pratique de l’excision ainsi que le mariage forcé et précoce. Fégoun est un village situé au nord-est de Bamako, sur la rive droite Niger.
L’engagement d’abandon a été pris librement par 30 villages des communes rurales de Méguétan et de Dinandougou. Cette démarche est le fruit des actions menées par l’association «Tostan», une référence dans le domaine de l’abandon des MGF. Cette ONG internationale américaine est basée à Dakar et exécute un « Programme de Renforcement de Capacités Communautaires » (PRCC) avec, comme fondement, les droits humains. Ce dernier vise à aider les communautés à atteindre leurs propres objectifs de développement.
Le Mali a bénéficié de cette politique à travers les communes de Méguétan et Dinandougou, puis à Yirimadio dans la commune VI du District de Bamako. De 2010 à 2013, Tostan a développé une dynamique communautaire axée sur «le développement à la base»: c’est l’éducation et la sensibilisation aux droits humains et à la santé qui ont été à l’origine de la décision d’abandon de l’excision. Ce processus de longue haleine a engendré un changement de comportement des communautés.

Et le samedi 8 juin 2013, plus de 600 personnes se sont ainsi retrouvées à Fégoun afin de prendre l’engagement solennel d’abandonner l’excision devant les autorités étatiques. Lors de la cérémonie, la directrice du Programme National de Lutte contre l’Excision a affirmé qu’au-delà des 30 communautés de Méguétan et de Dinandougou, la décision de renoncer à la MGF portait à environ 600, le nombre total de villages qui, sur l’ensemble du pays, se sont engagés à abandonner cette pratique coutumière.
Un bémol, l’issue de la déclaration de Fégoun a prouvé que la lutte pour l’abandon de l’excision n’est pas dissociable de celle contre la pauvreté. Cela est confirmé par les résultats obtenus par «Tostan» depuis son arrivée au Mali, au nombre desquels il faut citer :

  • La création de 38 comités de gestion communautaire (CGC) qui permettent aux femmes un meilleur accès aux prises de décision dans leur communauté
  • La mise en place de huit équipes chargées de la sensibilisation des communautés à l’abandon de l’excision et du mariage précoce et forcé
  • L’obtention de plus de 600 extraits d’actes de naissance grâce à la collaboration des CGC avec les collectivités locales partenaires de la mise en œuvre
  • L’injection de 6 millions de francs CFA dans les activités génératrices de revenus (AGR) au bénéfice de 24 villages dans la Région de Koulikoro et trois millions cinq cent mille francs (3.500 000 FCFA) pour les 14 communautés de Yirimadio
  • La création de 38 comités d’hygiène dans les 38 communautés et enfin l’inscription de plus de 130 enfants à l’école.
  • La réalisation des projets de développement communautaire a aussi contribué au changement de mentalité et de comportement dans les communautés couvertes par «Tostan» au Mali. Les radios de proximité, les journaux, la télévision, les sketches, les jeux et autres canaux sont utilisés pour faire passer le message.

C – L’ignorance, au coeur du problème

Lors de la déclaration de Fégoun, tous les acteurs de l’excision ont compris leur responsabilité vis-à-vis de cette pratique à travers un sketch. La mise en scène montrait une belle-mère forçant sa bru à exciser sa fille. Grâce à la discussion initiée par un médecin venu rendre visite à son amie et à ses explications sur les dangers de la MGF pour la santé, la belle-mère renonce ensuite à l’excision de sa petite-fille.

Elle met finalement en garde toutes les femmes qui défendent la pratique de l’excision sous prétexte de tradition ou de religion.
Sur place, nous avons interrogé successivement des acteurs de l’excision, des autorités coutumières et des autorités politiques et administratives. Ainsi, Bourama Diarra, chef de village de Fégoun, a témoigné de la sincère prise de conscience de son village et des 29 autres qui ont participé à la déclaration: «Le suivi de l’abandon de l’excision et du mariage précoce ou forcé sera assuré par le chef de village, la population et les ONG. Toute personne qui violera cette déclaration sera accusée, parce que c’est une convention qui s’impose à nous tous» nous a affirmé Bourama Diarra.
Ajoutant que «Tostan» les a sortis de «l’obscurité de l’ignorance». Lors de la déclaration de Fégoun, Kamba Ballo, une ancienne exciseuse, a déclaré avoir hérité de la pratique de l’excision par sa mère, qui l’a exercée jusqu’à ce qu’elle en soit incapable. Kamba Ballo ayant abandonné la pratique de l’excision, elle a lancé un appel à toutes les exciseuses afin qu’elles fassent de même.
Exciseuse pendant plus de 10 ans, Kamba affirme avoir regretté sa pratique. Selon elle, depuis le jour où les images des victimes de l’excision ont été publiquement montrées au village, elle a pris conscience du danger et cessé d’exercer.
A l’arrivée du programme de «Tostan» elle a courageusement intégré les équipes de sensibilisation afin de partager son expérience et de convaincre les communautés d’abandonner l’excision. Lors de la déclaration Kamba Ballo a déclaré que «c’est la méconnaissance des conséquences néfastes de l’excision qui l’a poussée à cette pratique».

D – Le poids des coutumes

Le poids des coutumes pérennisent cette pratique. Des témoignages recueillis sur place laissent toutefois entrevoir quelques changements de mentalité.
Selon le docteur Abdrahamane Sylla, gynécologue au Centre de Santé de référence de Bougouni, entre 80 et 90 % des femmes en âge de procréer seraient excisées. Mais «la donne change avec la nouvelle génération», chez les filles âgées de moins de 15 ans, il y aurait une baisse d’environ 5%. Pourtant, il reste du pain sur la planche.

E – Pressions sociales

Les femmes souffrant de complications dues à leur excision se présentent fréquemment au service d’A. Sylla. Le médecin cite le cas d’une patiente qui, lasse de se faire moquer, car non excisée, a décidé de faire pratiquer la MGF. Les suites médicales ayant été terribles, ce genre d’exemple prospère dans l’opinion et donne à réfléchir. C’est vrai, que pour certaines femmes, être non excisée est une position socialement difficile à tenir, par exemple, en langage bamankan elles sont des «blacoro mosso», des femmes «non initiées au secret des femmes»… Face au poids de la tradition il est souvent difficile de ne pas s’y plier. Le docteur Sylla a rappelé qu’il est capital de mettre l’accent sur la formation des différentes couches sociales: formations psychologique, médicale et chirurgicale, afin de prévenir la pratique de l’excision et d’assurer la prise en charge des victimes.
Au sein du même Centre de santé de Bougoumi, Traoré Kankou Kéita, sage-femme depuis 15 ans affirme avoir vu des cas de complication comme le rétrécissement de la vulve. Lors de leur accouchement ces femmes subissent des déchirures vaginales ou recto vaginales. Afin d’éviter cette complication, les agents de santé sont obligés de pratiquer une épisiotomie.
La sage-femme a affirmé que, lors des consultations prénatales et des accouchements, elles et son groupe animent des séances d’information, éducation et communication (IEC) avec les femmes. Ces séances leur permettent d’informer les femmes sur les conséquences de l’excision. Selon elle, à la suite de ces communications, beaucoup de femmes prennent des engagements pour ne plus jamais faire exciser leurs filles. «Ce qui est regrettable», selon madame Traoré, c’est quand elle apprend, qu’en dépit des engagements pris, certaines femmes ont quand même fait exciser leur fille dans la clandestinité. Enfin, la même source révèle que les MGF de type II et III ont disparu de la pratique des mutilations dans sa région. Les femmes non excisées qui fréquentent le centre médical de Bougouni sont des femmes venues du nord Mali, affirme-t-elle. Par ailleurs, toujours selon le témoignage de madame Traoré, la polygamie est un facteur aggravant pour la pratique de l’excision.
Dans les foyers polygames, des hommes informent les épouses excisées de la non-excision de certaines. Les premières ridiculisent alors les secondes, obligeant certaines d’entre elles à se faire exciser ou à divorcer. Pour elle, de nos jours, c’est ici la principale raison de l’excision. D’une manière générale, on note que les professionnels de santé sont bien informés sur l’excision et portent un jugement négatif sur cette pratique.

F – Témoignages

Les témoignages présentés ici ont été recueillis au travers d’une émission interactive sur l’antenne de la Radio Communautaire KafoKan de Bougouni le 17 juillet 2013. Cette émission, réalisée en partenariat avec l’ONG Helvetas Swiss Inter-coopération, a enregistré la participation des auditeurs de la station. À cette occasion, Nfa Zoumana Sangaré, ex-député de Bougouni, après avoir expliqué le combat qu’il a mené dans l’hémicycle pour l’abandon de la pratique de l’excision, a affirmé que lorsque les inconvénients d’une tradition dépassent ses avantages, il faut l’abandonner.
Par conséquent il a invité les populations à cesser cette pratique qui ne présente aucun avantage. D’autres personnes, comme madame Fofana Tata Konaté, une habitante de Bougouni, Sira, une jeune fille domiciliée dans le village de Kankéléna, et Issa Coulibaly, cultivateur du village de Fiana dans la commune de Dogo, ont estimé que l’excision est une pratique ancrée dans la culture depuis longtemps, qu’il faudrait donc, pour l’éliminer, privilégier «la sensibilisation des personnes âgées». Toutes ces personnes ont lancé un cri du cœur, vers les parents et grands-parents, afin qu’ils abandonnent cette pratique qui a «beaucoup de conséquences néfastes».
Du point de vue de ces intervenants, sur les ondes de la radio, pour la sensibilisation des populations, les ONG doivent «s’appuyer sur la présentation des images des victimes et des cas de complications». Selon eux, les images sont des arguments irréfutables.
Outre ces interventions, certains leaders religieux ont condamné la pratique. Mamadou Traoré, président de l’Association Malienne pour l’Unité et le Progrès de l’Islam (AMUPI) de Bougouni, s’est déclaré « pour l’abandon de la pratique de l’excision ». M. Traoré dit avoir participé à beaucoup de réunions, de formations et de forums au cours desquels les suggestions et recommandations ont été formulées comme stratégies de lutte. Au nombre des recommandations émises, il y a l’organisation d’ateliers de formation et d’échange regroupant les oulémas (religieux) entre eux afin que ceux qui défendent la pratique de l’excision avancent des arguments s’appuyant sur le Coran et d’autres livres religieux. En effet, il est facile, dans les discussions, de s’appuyer sur l’Islam alors que ces prosélytes ne peuvent citer aucun extrait relatif à l’excision dans les textes religieux.
Mamadou Traoré d’ajouter que ni le Coran, ni un autre livre saint de la religion islamique n’interdit à la femme non excisée d’accomplir les cinq piliers de l’Islam ou un de ces piliers à savoir : la reconnaissance de l’unicité de Dieu, la reconnaissance du prophète Mohamed comme envoyé de Dieu, la prière, le jeûne et le pèlerinage.
Cependant, Issa Sanogo, habitant du village de Wena, commune de Tiémala a posé une question: «Nos grands-parents ont tous pratiqué l’excision, les conséquences exposées n’existaient-elles pas à leur époque ?» À travers cette question, on devine qu’une partie de la population reste sceptique sur les conséquences néfastes en matière de santé…

G – Recul de l’âge

Dans le courant du 1er semestre 2013, les Centres de Santé Communautaires (CSCOM) des Communes de Sido et de Kokélé ont animé 52 séances d’information et d’éducation pour le changement de comportement (IEC) qui ont rassemblé au total 529 personnes dont 41 hommes. En général, si une femme rencontre des difficultés lors de son accouchement, le mari est informé des causes de cette complication de l’accouchement.
Il s’agit ainsi de sensibiliser le couple afin qu’il ne fasse pas exciser ses filles et que celles-ci ne subissent pas ces mêmes difficultés que leurs mères. En ce qui concerne les actions communautaires, le 30 mai dernier nous avons assisté à une réunion des 26 villages de la commune de Sido avec, pour ordre du jour, la réflexion sur l’avancement de l’âge de l’excision.
À cette rencontre étaient présents les chefs de villages, les leaders religieux, les femmes leaders, les représentants des jeunes, les agents de santé et des élus communaux. Suite à cette réunion d’échange et de sensibilisation, les 26 villages de la commune rurale de Sido, le 30 mai 2013, ont convenu de l’élaboration d’une convention portant l’avancement de l’âge de l’excision de la jeune fille à 15 ans, l’idée étant de permettre aux adolescentes d’avoir un âge suffisant pour prendre elles-mêmes la décision. Les villages de la commune de Sido veulent que cette proposition fasse l’objet d’une décision de l’autorité communale…
En partenariat avec la Radio Rurale KafoKan de Bougouni nous avons couvert une émission radiophonique grand public, le 17 mai 2013, dans le village de Sido, chef-lieu de la commune.
Sur la place du village tous se sont mobilisés pour la réalisation de cette émission. Cela a permis à ses organisateurs de lancer un débat public sur l’excision. Les villageois ont accepté que leurs interventions, dans le sens de l’abandon de la pratique de l’excision, soient enregistrées et diffusées sur l’antenne.

H – Décisions collectives

L’excision, pratique très tenace, doit continuer à faire l’objet d’études sans relâche. Il s’agit d’évaluer régulièrement ses conséquences néfastes sur la santé publique au Mali. Malgré tous les efforts fournis par les acteurs en faveur de son abandon, l’excision continue à être pratiquée dans le district sanitaire de Bougouni. Cependant, compte tenu des avis favorables à l’abandon de cette pratique, on peut dire que les actions de lutte ont permis d’atteindre des résultats positifs dans les régions de Koulikoro et de Sikasso où les communautés ont fait des déclarations d’abandon.
Des déclarations faites sans remise en question de la culture ou de la religion des participants. Mais par le simple constat que la pratique était néfaste pour la santé. Pour les militants de l’ONG «Tostan», l’approche retenue n’est pas de stigmatiser les personnes qui pratiquent l’excision, mais plutôt d’inviter les acteurs à en discuter librement afin de prendre des décisions collectives sur la base de choix positifs pour leur propre santé. Enfin, les leaders religieux sont attentifs aux messages sur la santé et ne sont pas fermés aux discussions. Là encore, il convient de faire preuve de pédagogie.
Quelques notes d’optimisme éclairent donc ce sombre tableau : abandons collectifs de communautés qui commencent à se développer, prises de conscience individuelles, professionnels de santé constatant unanimement les conséquences néfastes et informant les familles.
Le chemin est encore long pour l’abandon total, mais on peut quand même espérer voir cette pratique diminuer au fur et à mesure que l’information se diffusera. Nous pouvons témoigner que des dynamiques d’abandon réussies se produisent lorsque le débat est ouvert et respectueux de la culture malienne. Il sera intéressant, pour le Relais de Bougouni, de suivre au fil des ans les changements de comportement qui pourront se produire, l’important pour nous étant de bien informer le grand public et de comprendre les évolutions dans notre société.
Nous espérons enfin qu’au Mali toutes les conséquences de l’excision sur la santé des populations pourront être mesurées par les autorités et les chercheurs et que toutes les informations seront mises à la disposition du public.

Sur la base de nos estimations chiffrées, il est évident que la pratique de l’excision constitue un frein à l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) du Mali.
Seydou Kone – Le Relais de Bougouni

2 comments

Excellent article qui montre bien comment cette coutume néfaste empêche le Mali d’accrocher le train du développement humain dont il a urgemment besoin. On peut aussi mentionner l’hypocrisie ambiante qui entoure cette pratique (« je le fais parce que mes voisins l’ont fait. Si je ne le fais pas, que va-t-on dire de moi ? »).

Par ailleurs, au Mali, la société est incapable de se réformer sans avoir légiféré (« Ce qui n’est pas interdit est autorisé »). La toute-puissance de l’islam maraboutique, à travers une entité nommée le Haut Conseil Islamique, empêche ainsi de faire voter les lois qui pourraient contribuer à mettre fin à ce fléau. La pauvre qualité du personnel politique aux commandes du pays contribue également, par manque de courage, à ne rien faire évoluer.

Ainsi, là où le Burkina, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, sans parler du Niger, ont des politiques répressives contre les mutilations sexuelles et qui fonctionnent, car appuyées par une volonté politique forte, le Mali continue de s’enfoncer dans ses contradictions mortifères et laisse augurer des lendemains plutôt sombres. Il est urgent de voter des lois, une fois que le personnel politique en aura la volonté et le courage.

Bonjour,

En complément, je me permets de vous conseiller l’excellent Moolaadé un film de Ousmane Sembene (2004) qui traite du sujet. On y voit très bien et on comprend donc mieux (si on n’y a pas été) ce que décrit votre article.
(on peut le trouver sur youtube : Ousmane Sembene, Moolaadé

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