Arabie saoudite-Qatar : Le sort du téléprédicateur Youssef Al Qaradawi en jeu

By , in Arabie saoudite Portrait Qatar on .

La médiation de Rached Ghannouchi (Tunisie) et d’Hassan Al-Touraby (Soudan)

Paris – Le Qatar a souscrit, le 19 Avril 2014, à Ryad un arrangement qui s’apparente par ces termes et conditions à une capitulation en rase campagne, équivalant, en cas de sa complète mise en œuvre, au placement sous tutelle de cet émirat turbulent dont la mesure la plus fortement symbolique devrait être le dégagement du prédicateur octogénaire Youssef Al Qaradawi de sa plateforme médiatique.

Deux dirigeants néo islamistes Rached Ghannouchi, chef du parti An Nahda (Tunisie) et le soudanais Hassan Al-Touraby ont offert leurs bons offices, proposant le transfèrement -la déportation ?- des dirigeants des Frères musulmans basés à Doha vers l’Afrique du sud et la Suisse, ainsi qu’une sourdine à la guerre médiatique menée par le Qatar, via Al Jazira, contre le tombeur de Morsi, le Maréchal Abdel Fattah Sissi, candidat à l’élection présidentielle égyptienne et bénéficiaire du soutien des pétromonarchies.

Un premier geste de bonne volonté avait été amorcé en ce sens par le Qatar: L’ancien chef des Frères Musulmans, Youssef Al Nida, est intervenu à la mi-avril sur la chaine Al Jazira préconisant une prise de distance de la confrérie des affaires politiques, lui recommandant de se consacrer exclusivement aux affaires spirituelles et religieuses, ainsi qu’à la bienfaisance sociale. Cela n’a pas été jugé suffisant de la part des voisins du Qatar.

L’Algérie, possible point de chute de Youssef al Qaradawi ?

Le détonateur de la déflagration, le téléprédicateur Youssef Al Qaradawi devrait prendre le chemin du Soudan, première étape de son transfèrement ultérieur à Tunis vers son confrère néo islamiste Rached Ghannouchi. Mais l’installation à demeure en Tunisie du très controversé prédicateur égypto-qatariote fait grincer les dents du président tunisien Moncef Marzouki.

Voulant conjurer le mauvais sort, le cheikh octogénaire s’est livré à une mélopée sirupeuse, au rythme d’un contorsionnement d’une danse de ventre, professant son amour pour l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, qu’il a constamment brocardé au point de ranger sa hache de guerre, formulant son vœu secret d’être enterré au Qatar en signe de reconnaissance à l’hospitalité de ses commanditaires.

L’Algérie, qui a reçu en avril l’émir du Qatar, le prince Tamim, avec lequel elle entretient de bonnes relations, a été sollicitée par le Koweït pour un rôle de médiation dans le conflit Arabie saoudite Qatar. Selon des informations de presse, sondée quant à la possibilité qu’elle accorde l’asile au Cheikh Qaradawi, l’Algérie pourrait faire droit à la requête des pétromonarchies en dernier ressort. Aucune confirmation ode cette information n’a été donnée de source officielle algérienne

L’arrangement de Ryad.

Scellé sur une base militaire, en présence des ministres des Affaires étrangères des six pays membres du Conseil de Coopération du Golfe, à titre de témoins et de caution, l’accord concède un délai de deux mois au Qatar pour remplir ses engagements, notamment le reprofilage de sa diplomatie dans un sens conforme au consensus régnant au sein du syndicat pétro-monarchique.

Près d’un an après la destitution déguisée de l’ancien «Deux es Machina de la révolution arabe», Hamad Ben Khalifa Al Thani, deux mois après le dégagement de son compère saoudien Bandar Ben Sultan, cette clause augure mal de l’indépendance stratégique future de la principauté en ce qu’elle constituerait un soft protectorat imposé au petit wahhabite, dans une conjoncture calamiteuse pour le camp islamo atlantiste, matérialisée par le double camouflet, le revers militaire de Yabroud en Syrie, la place forte des néo islamistes, et le camouflet diplomatique en Crimée.

Un double revers accentué de surcroît par le rétablissement spectaculaire des relations russo-égyptiennes et la consolidation de la position de la Russie en Syrie, propulsant l’ancien Empire des tsars au rang d’interlocuteur fiable au niveau du Monde arabe, après avoir été longtemps diabolisé du fait de l’athéisme marxiste soviétique.

Aux termes de cet accord, le Qatar doit cesser son soutien à la confrérie des Frères Musulmans, ce qui implique de réduire de facto son partenariat stratégique avec la Turquie, son allié du printemps arabe en Libye et en Syrie, et de se focaliser sur la Syrie plutôt que sur les critiques à l’égard du régime post Morsi.

De Renoncer en outre à soutenir les Think Tank américains, accusés d’attiser les critiques envers les dynasties monarchiques du Golfe, notamment ceux qui ont choisi Doha comme base régionale- «The Brookings Institution» et  «The Rand Corporation». La Rand est l’auteur du fameux rapport «From confrontation to Containement», préconisant de confier le pouvoir aux Frères Musulmans pour mieux contenir la vague néo islamiste dans le Monde arabe.

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Enfin dernière et non la moindre des conditions: Interrompre le processus de naturalisation des opposants islamistes arabes refugiés au Qatar, à l’instar du prédicateur d’origine égyptienne Youssef Al Qaradawi, et retirer son soutien financier au réseau néo-islamiste en Europe, particulièrement les islamophilistes qatarologues.

Le Qatar a financé dernièrement une campagne photo sur les tortures des prisonniers en Syrie, comprenant, par extension, aussi bien le pouvoir baasiste que ses opposants djihadistes. Intervenue le jour de la tenue de la conférence de Genève sur l’Ukraine, le 17 avril, sa diffusion est apparue comme une opération de diversion visant à masquer l’échec occidental dans son bras de fer avec la Russie, dans l’affaire de Crimée, rattachée depuis lors à Moscou.

Le Qatar devra remplir ses conditions sans garantie de rétablissement des relations diplomatiques avec les trois pays avec lesquels il est en contentieux. A défaut, le Qatar est menacé d’un blocus de ses liaisons aériennes et terrestres avec l’ensemble de la péninsule arabique, et, selon des indiscrétions de la presse arabe, d’une grande opération de déstabilisation du clan Al Thani, qui sera matérialisée par le soutien des pétromonarchies voisines à la branche rivale de la dynastie et à l‘importante tribu «Bani Mari», le socle du pouvoir monarchique au Qatar.

Le Qatar, casse-tête des pétromonarchies, l’annexion du Qatar, une épée de Damoclès.

La décision du Conseil de coopération du Golfe de mettre au pas le Qatar a été prise d’un commun accord entre l’Arabie saoudite, le Bahreïn, et les Emirats arabes unis, fortement incommodés par ce qu’ils considèrent être les dérives du gnome de Doha et qui valurent au précédent Emir une destitution déguisée, sur injonction américaine.

http://www.renenaba.com/la-fin-sans-gloire-du-deus-ex-machina-de-la-revolution-arabe/

Outre le manque de confiance dans les dirigeants qatariotes, la raison sous-jacente à l’intransigeance saoudienne réside dans le fait que la dynastie Al Thani du Qatar peut servir de dynastie de substitution aux wahhabites en cas de démembrement du royaume saoudien, comme la menace en est régulièrement brandie par les Américains.

Le Qatar est devenu le casse-tête des pétromonarchies, certains jours un véritable «bâton merdeux» que chacun cherche à refiler à son voisin pour résoudre les problèmes qu’il pose.

Certes le Koweït avait été officiellement chargé de mener une médiation entre l’Arabie saoudite et le Qatar pour mettre un terme à la guerre fratricide entre les deux frères ennemis wahhabites. Mais cela ne parait pas suffisant pour calmer le courroux de ses pairs. Au point qu’Abou Dhabi qui avait accusé les Frères Musulmans d’avoir ourdi un complot contre la dynastie, a avancé une bien curieuse proposition pour réduire la tumeur. Dans ce qui parait comme une manœuvre d’intimidation à l’égard du récalcitrant, le directeur adjoint de la police de l’Emirat, Dhafi Al Khalfane, a en effet proposé l’annexion pure et simple du Qatar à la Fédération des sept Emirats Arabes Unis (Abou Dhabi, Doubaï, Ajman, Sharjah, Oum el Gowein, Ras El Kheyma) et son placement sous l’autorité d’Abou Dhabi avec octroi de passeports émiratis aux anciens ressortissants du Qatar.

Dhafi Al Khalfane s’est défendu toute visée annexionniste. Il a justifié sa requête par le fait que le Qatar était placé sous l’autorité de l’Emir d’Abou Dhabi avant son détachement en zone autonome par le colonialisme britannique du temps où la zone se dénommait la Côte des pirates. «L’accessoire doit suivre le principal» a-t-il déclaré selon les propos rapportés mardi 1 er avril par le site en ligne «Ar rai al Yom».

Connu pour son franc-parler, le responsable émirati est la bête noire des Frères Musulmans depuis qu’il a ordonné l’incarcération de 75 membres de la confrérie sous l’accusation de tentative de coup d’état. Il a d’ailleurs estimé que le succès électoral du premier ministre néo islamiste turc Teyyeb Reccep Erdogan «est la pire catastrophe politique pour l’avenir de la Turquie en ce que le mandat d’Erdogan pour la Turquie sera comparable à celui du néo islamiste Morsi en Egypte».

Le Qatar ne veut, visiblement pas, s’en laisser compter. Les Frères Musulmans, unique organisation arabe transnationale avec ses ramifications tant au Machreq qu’au Maghreb, constitue un véritable bouclier défensif de l’Emirat face au géant saoudien. Après avoir mobilisé le ban et l’arrière ban de ses alliés pour destituer le pouvoir baasiste syrien, obtenant même l’expulsion de la Syrie de la Ligue arabe, dont elle était pourtant un membre fondateur, le voilà qu’il cherche à se faire pardonner de ses anciens ennemis.

Dans son épreuve de force avec l’Arabie saoudite, Tamim a cherché à s’adosser sur ses ennemis d’hier, notamment l’Iran, la Syrie et le Hezbollah libanais. Il a ainsi dépêché à Téhéran un diplomate de haut rang, le jour même où Barack Obama atterrissait à Ryad, doublant cette démarche par l’envoi d’un émissaire à Beyrouth pour y rencontrer des responsables du Hezbollah……. Et, fait singulier, donner un coup de fil à Damas depuis Beyrouth, par application de la théorie du voisinage immédiat selon laquelle «l’ennemi de mon ennemi est mon ami».

Le Qatar a lancé, en outre, un nouveau quotidien arabe «Al Arab Al Joudod (Les néo arabes), piloté par Azmi Béchara, l’ancien député communiste arabe du parlement israélien, et désormais homme lige du Prince Tamim, pour pallier la chute d’audience «Al Qods al Arabi», consécutif à l’éviction par la principauté de son fondateur, l’influent éditorialiste Abdel Bari Atwane. M. Atwane a fondé un journal en ligne « Ar Rai Al Yom» (L’opinion aujourd’hui), qui revendique, six mois après son lancement le chiffre record de 20 millions de visiteurs par jour.

Une véritable course à l’échalote s’est engagée entre les pétro-monarques: Pour neutraliser l’Iran, l ’Arabie saoudite, a, elle, sorti le grand jeu. Elle a doublé le nombre de visas accordé aux Iraniens désireux d’effectuer le pèlerinage de la Mecque… La preuve que La Mecque n’est pas un sanctuaire bénéficiant de l’extraterritorialité, mais la propriété privée de la maison des Saoud, qui délivre à son gré le précieux visa d’entrée au paradis.

Le Qatar se voit donc condamné à boire la coupe jusqu’à la lie, lui qui avait puissamment œuvré avec la Turquie à la propulsion des Frères Musulmans au pouvoir dans «les pays du printemps arabes» (Tunisie, Libye, Egypte) avec le ciblage de la Syrie et de la Palestine (Hamas), une triplette dont les premières mesures auront été d’ériger les interdits en tant que principe de gouvernement. Erreur fatale à leur rayonnement.

Trop d’interdit tue l’interdit. Pour avoir négligé cette règle élémentaire de gouvernement, les néo islamistes en paient le prix; aussi bien les wahhabites, que les salafistes, les djihadistes comme les takfiristes. Le jour où la confrérie produira en son sein un clown, un acrobate, voire même un humoriste, un grand pas vers la détente sociale arabe aura été accompli et les Frères Musulmans cesseront d’être alors perçus comme des croquemitaines….Des barbus barbants. Des barbants barbus.

Pour le lecteur arabophone