Arabie saoudite: La grande frayeur de la dynastie wahhabite

Le milliardaire saoudien Oussama Ben Laden à la tête d’une organisation islamique proclame l’instauration de la «République islamique du Hedjaz» avec pour capitale Médine
Photo : Mohammed ben Laden, aux cotés de Faisal al-Saud. [Source: CNN]

Paris, 20 mars 1995 – Sur fond de lutte pour la succession du Roi Fahd d’Arabie, frappé de paralysie et affaibli par la maladie, la famille royale saoudienne a procédé dernièrement à une réorganisation de son dispositif de protection rapprochée afin de faire face au mécontentement diffus de la population résultant des difficultés économiques du Royaume, jadis le grand argentier du Monde, et à l’omniprésence américaine dans le pays, apprend-on à Paris de sources concordantes saoudiennes.

Gardant à l’esprit le précédent iranien, le lâchage du Chah d’Iran par les Américains, en 1979, pourtant leur meilleur allié régional pendant un quart de siècle, et l’équipée koweitienne, la dérobade de la famille princière lors de l’invasion de la principauté par l’Irak, en 1990, les dirigeants saoudiens paraissent soucieux de se prémunir tout autant contre les variations d’humeur de leur protecteur américain que contre la population.

Les Etats-Unis assurent une surveillance continue du Royaume depuis l’imposante base de Dhahrane, région orientale de l’Arabie, et à l’aide de quatre avions radars «Awcas». Se superposant à la protection américaine, la décision a été prise de doter les quatre mille membres de la famille régnante et leur entourage immédiat d’armes individuelles. Cette décision a été prise à la suite des troubles de septembre 1994 en Arabie et de Bahreïn, en décembre 1994 et janvier 1995.

Ces dispositions paraissent destinées à parer à toute éventualité notamment une situation insurrectionnelle dans la région du Hedjaz qui abrite les lieux saints de La Mecque, ou encore le secteur pétrolier de Dammam, qui abrite des chiites, ajoute-t-on de même source.

En six mois, 407 personnes ont été arrêtées, la rafle visant principalement les dignitaires religieux réformistes. Le 26 septembre 1994, cent vingt personnes avaient été arrêtées en Arabie saoudite, notamment Cheikh Salmane al-Awdah et Cheikh Safar al-Hawali, tandis qu’à Bahreïn, les émeutes de Décembre 1994 et de Janvier 1995 qui avaient fait 3 morts et 8 blessés graves, avaient entraîné l’arrestation de 1.500 personnes. 250 d’entre elles, principalement des religieux avaient été expulsés vers la Grande-Bretagne, l’Iran ou la Syrie.

Selon un communiqué du «Comité saoudien de défense des Droits religieux», organisme d’opposition basé à Londres, une nouvelle rafle a été opérée début Mars en Arabie saoudite au sein du courant religieux réformiste. 287 personnes ont été arrêtées parmi lesquelles Dr Said Kahtani, professeur de théologie à l’Université Oum al Kourra à la Mecque. Docteur Kahtani par ailleurs prédicateur à la Mosquée de Moali, a été arrêté à la Mosquée à l’aube après la première des cinq premières quotidiennes prescrites par la religion. Il a été conduit vers une destination inconnue, sans qu’il lui soit possible d’accompagner sa femme, malade, à l’hôpital, ajoute le communiqué. L’autre personnalité arrêtée est le docteur Nasser al-Omar, résidant habituellement à Ryad et très populaire parmi les jeunes.

lettre

Oussama Ben Laden
Mais l’indice le plus alarmant pour la dynastie pourrait être la constitution d’une «organisation Islamique pour la Libération des deux Lieux Saints», qui s’est fixée pour objectif «l’instauration d’une République du Hedjaz »avec pour capitale Medine. Deux personnalités saoudiennes représentant l’opposition monarchique à l’étranger, l’un, Mohamad al-Massari, anime depuis Londres l’opposition dans la région pétrolière de Dammam, l’autre Oussama Ben Laden, homme d’affaires islamiste auparavant basé au Soudan, se déplace désormais entre Londres et la péninsule arabique. Il anime l’opposition dans la région du Hedjaz.

Milliardaire, Oussama Ben Laden appartient à la grande famille des entrepreneurs saoudiens, chargé de rénover les Lieux-Saints de l’Islam et l’aménagement des palais royaux et de cités militaires. Agent de liaison entre les combattants islamistes, les services saoudiens, et, au-delà les services américains, il a joué un rôle actif au niveau du recrutement et du financement de la guerre d’Afghanistan contre l’armée soviétique.

Selon des documents parvenus à l’hebdomadaire «Al-Moharrer» et dont l’auteur de l’article a pu prendre connaissance, « l’organisation islamique pour la libération des Lieux-Saints », dont la création a été annoncée par un communiqué en date du 18 août, se propose de «libérer les Lieux Saints d’Arabie de la mainmise de la famille royale saoudienne» ainsi que l’instauration d’une République du Hedjaz avec pour capitale, Médine». Ce mouvement saoudien qui se déclare à vocation universaliste se propose en outre d’œuvrer en vue de « la rénovation de l’Islam». D’une superficie de 102.200km, la République aura pour frontière Akaba (Jordanie), Assir (sud), limitrophe du Yémen, et englobera les principales villes suivantes: La Mecque, Mine, Taëf, la cité portuaire de Djeddah et le terminal chimique de Yanbo.

L’organisation a vu le jour au terme de deux ans de travaux préparatoires commencés le 22 octobre 1992 (12 Rabie al awal 1409 de l’hégire), jour anniversaire de la naissance du Prophète et achevés le 18 août 1994.

Un comité consultatif a dirigé ces travaux qui se sont accompagnés de travaux sur le terrain auprès de la population du Hedjaz et au Najd. L’organisation est dirigée par un secrétaire général Abdel Rahman Seif-Eddine (pseudonyme), originaire du Hedjaz, dont le mandat est de quatre ans. Sa désignation intervient en guise de reconnaissance à ses qualités et aux activités qu’il a déployées pour la promotion de l’Islam.

Le Secrétaire Général est assisté de six adjoints ayant chacun la responsabilité d’un département: Lieux Saints, Affaires politiques, Communication et Edition, Finances et administration, Affaires juridiques. Selon la Charte fondamentale, la République Islamique sera une «Institution islamique à personnalité universelle, en raison du fait que l’Islam est une religion universelle».

Article 4: Le gouvernement islamique sera collectif «composé à égalité par tous les Etats arabes et islamiques». Il aura pour mission la prestation des services dans le périmètre des Lieux saints, à l’intention des pèlerins. Il aura vocation à être le guide de la Révolution islamique mondiale en développant une stratégie globale de sensibilisation et de mobilisation des Musulmans».

La principale tâche de cet organisme est d’aménager un soutien à la cause palestinienne en vue de l’instauration d’un Etat palestinien indépendant avec pour capitale Jérusalem, 3 me Haut Lieu Saint de l’Islam. Il s’appliquera en outre à «faire face à la présence occidentale coloniale dans le Monde arabe et Musulman et à développer des relations avec les organisations populaires saoudiennes et les minorités musulmanes dans le monde. Le secrétariat assurera la publication d’un périodique islamique «Le Réveil Islamique». Enfin le Conseil Consultatif se réunira une fois par semestre pour faire le point de la situation.

Parallèlement à ces développements intérieurs, des tractations ont lieu entre Saoudiens et Américains sur la transition du pouvoir et la relance de la diplomatie saoudienne entravée par les problèmes de santé du Roi, âgé de 74 ans, ainsi que les difficultés économiques résultant principalement de l’effort de guerre consenti par l’Arabie saoudite dans le conflit du Golfe. Selon les indications du «Wahsington institute policy papers» (N° 38) Ryad a déboursé trente (30) milliards de dollars depuis la fin de la guerre du Golfe pour l’achat d’ares aux Etats-Unis en vue de compenser ainsi la contribution américaine à la protection du royaume.

René Naba pour Al-Moharrer – Paris, 20 mars 1995

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